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Dakar : musée à ciel ouvert de la tôle froissée

⏱ Temps de lecture : 6 minutes

Ah, Dakar !

Ville lumière de l’Afrique de l’Ouest, perle de l’Atlantique, capitale de la Teranga… et accessoirement plus grand cimetière automobile à ciel ouvert du continent. Vous pensiez visiter Gorée, le Monument de la Renaissance africaine, la Corniche ? Détrompez-vous : la vraie attraction touristique de la capitale sénégalaise, ce sont ses épaves. Oui, ces œuvres d’art en tôle rouillée, garées avec un sens du décor digne des plus grands metteurs en scène… ou juste abandonnées comme une vieille paire de chaussures.

On en trouve partout : au coin des rues, dans les terrains vagues, devant les maisons, derrière les marchés, parfois même posées en plein milieu d’une voie comme si elles voulaient entamer un dialogue philosophique avec la circulation. Certaines sont là depuis si longtemps que les enfants du quartier ont appris à marcher, à parler et à aller à l’école en les voyant tous les jours. Elles font presque partie du patrimoine.

Le Dakar Fashion Car Show : Range Rover en tête de gondole

La star incontestée de ce théâtre mécanique ? La Range Rover, évidemment. Symbole ultime du « prédateur urbain » dakarois qui se respecte. Dans les années fastes, tout bon frimeur partait à la chasse aux jolies Dakaroises à bord de son 4×4 rutilant, vitres teintées, clim’ glaciale et sono poussée à un volume capable de couvrir le bruit du moteur… déjà fatigué. Aujourd’hui, ces mêmes engins, ex-icônes de la réussite, dorment au soleil, portières défoncées, pneus à plat, parfois décorés par des graffitis improvisés.

Car voyez-vous, la Range Rover est comme certaines amitiés : brillante au début, mais dès que ça coûte trop cher à entretenir, on l’abandonne. Et quand la facture de réparation dépasse la moitié du prix d’un appartement, eh bien… on dépose le bijou sur le trottoir. Dakar, capitale mondiale du recyclage par abandon.

Des voitures venues d’Europe : la réincarnation version sénégalaise

Le destin tragique de la plupart de ces voitures commence très loin d’ici. Un beau matin, dans une banlieue parisienne, un SUV de dix ans se réveille avec une interdiction de circuler, parce qu’il est classé Crit’Air 5. Trop vieux, trop polluant, trop cabossé. Le propriétaire européen le vend à prix cassé, souvent à un exportateur aux motivations… purement philanthropiques, bien sûr.

Direction le port, conteneur, bateau, et quelques semaines plus tard, l’ancêtre mécanique débarque à Dakar, accueilli comme un héros revenu d’exil. On lui donne un coup de peinture, on redresse vaguement le pare-chocs, on repeint la rouille en noir brillant, et hop ! Il reprend du service comme si de rien n’était. Mais attention : ce lifting est surtout cosmétique. Le moteur reste aussi fatigué qu’un joueur de foot après prolongations, et il suffit d’une panne sérieuse pour que l’histoire se termine… sur un trottoir.

Les joyaux volés : aventures et fins tragiques

À côté de ces voitures « légalement » importées, il y a aussi la filière du grand frisson : les voitures de luxe volées en Europe. Celles-là ont souvent eu une vie intense avant leur arrivée. Après avoir été choyées dans un garage de Monaco ou de Genève, elles se retrouvent, par un coup du sort (et de pince-monseigneur), expédiées vers l’Afrique. À Dakar, elles roulent un temps, attirent les regards, puis subissent la loi immuable de la mécanique : si on ne change pas l’huile, même un moteur allemand finit par mourir. Et ici, quand la pièce doit venir de Stuttgart ou de Detroit, on préfère abandonner.

L’art subtil d’abandonner son 4×4

À Dakar, il y a plusieurs techniques pour se débarrasser de son ex-gloire mécanique :

  • Chez le mécanicien de rue : l’endroit où les voitures viennent pour « une petite réparation » et ne repartent jamais.
  • Sur le trottoir : version street-art. Bonus si c’est devant une administration.
  • Dans un terrain vague : plus discret, mais pas moins illégal.
  • Au milieu de la chaussée : pour les plus audacieux. Avec un peu de chance, elle devient un rond-point improvisé.

Chacune de ces méthodes a ses adeptes et ses variantes, mais le résultat est toujours le même : une épave de plus au décor.

L’Europe se débarrasse, l’Afrique récupère

Il faut dire que le futur ne s’annonce pas brillant. L’Europe, dans un élan écologique sans précédent, décide d’interdire peu à peu les voitures thermiques. Résultat ? Des millions de véhicules essence et diesel deviendront « inutilisables » sur place. Mais inutilisables en Europe ne veut pas dire inutilisables en Afrique, n’est-ce pas ? C’est ce qu’on appelle la géographie sélective de la pollution.

En clair : l’air doit rester pur à Paris ou Berlin, mais Dakar peut bien respirer de l’oxyde d’azote et des particules fines. Après tout, c’est exotique.

Les heures de pointe : ce parfum… toxique

Aux heures de pointe à Dakar, on ne respire pas de l’air : on mâche de la fumée. Un mélange subtil de gasoil mal brûlé, de pneus usés et de poussière. C’est un parfum urbain unique, à la fois gratuit et imposé. Et comme les embouteillages sont la norme, on profite pleinement de cette aromathérapie forcée.

Le plus ironique ? L’État, censé gérer le problème, semble avoir pris un abonnement « absentéisme premium ». On ne légifère pas, on ne sanctionne pas, et surtout, on ne touche pas aux gros cylindres des élites.

Les élites : champions olympiques de la frime

Car oui, parlons-en, de ces dirigeants et notables. Ces champions de la représentation, toujours à bord de véhicules énormes, parfois même en 8×8 — nouvelle mode inspirée par les cortèges présidentiels américains. Ces monstres roulants, importés à des prix astronomiques, circulent dans un pays où le revenu moyen ne permet même pas de payer l’assurance d’une Clio.

Et le plus beau ? Les droits de douane, pourtant censés être exorbitants, semblent s’évaporer mystérieusement pour ces importations de luxe. Magie administrative ou talent diplomatique ? On vous laisse deviner.

Les comptes bancaires en panne sèche

Bien sûr, rouler en gros 4×4 demande un budget carburant digne d’un petit ministère. Mais le Sénégalais ambitieux et frimeur ne s’arrête pas à ces détails. Tant pis si, au milieu du mois, la voiture reste au garage faute de carburant. On a frimé pendant deux semaines, et ça, ça n’a pas de prix.

Le problème, c’est que lorsque la bête tombe en panne et que la pièce doit voyager depuis les États-Unis ou l’Allemagne, la douloureuse fait passer les impôts pour un pourboire. Résultat : on laisse l’engin chez le mécano du quartier… pour toujours.

Conclusion : un chef-d’œuvre d’inaction collective

Nous voilà donc avec un cocktail explosif :

  • Un État qui brille par son absence,
  • Des élites obsédées par la frime,
  • Des municipalités indifférentes à l’environnement,
  • Une importation massive de véhicules en fin de vie,

… et une ville qui ressemble de plus en plus à un musée d’épaves en plein air. Dakar est une capitale, certes, mais aussi une gigantesque casse automobile où la rouille est reine, où le goudron sert de parking éternel, et où l’air que l’on respire est un mélange toxique… et gratuit.

Alors oui, Dakar est belle. Mais pour vraiment l’apprécier, il faut aimer les sculptures métalliques rouillées, le design brut des portières cabossées, et ce petit parfum d’échappement qui flotte au coucher du soleil.

Après tout, chaque ville a son style. Celui de Dakar ? Le chic post-apocalyptique.

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