Ma femme, son téléphone … et Diarra : Fable d’un foyer fissuré

Ma femme brillait sur Instagram. Diara brillait dans ma vie

Je suis un homme marié. Marié, oui, mais seul. Oui, seul, dans ma propre maison. 

Ironique, n’est-ce pas ?

Ma femme, elle est là. Physiquement du moins. Toujours apprêtée, les ongles frais du jour, perruque bien vissée et téléphone greffé à la main comme un sixième doigt. 

Elle passe ses journées à discuter dans des groupes WhatsApp aux noms fleuris : « Dames classes de Sacré-Cœur« , « Queens Forever« , « Femmes Chics« .

Les seules tâches qu’elle maîtrise désormais, c’est de changer de filtre Snapchat et de faire défiler des statuts.

À côté d’elle, il y a « ELLE » ! La bonne. Celle qu’on appelle affectueusement « Diarra », sans jamais savoir si c’est son vrai prénom. 

Elle vient d’un petit village dont ma femme ne saurait même pas situer la région sur une carte. 

Arrivée ici avec une valise en plastique ficelée, un pagne délavé et des rêves qu’elle a rangés au fond de ses poches. Logée, nourrie, corvéable. Voilà les termes de son contrat.

Diarra se lève avant tout le monde. Avant même le muezzin. Elle me prépare le petit-déjeuner, le café, les tartines. 

Elle repasse mes chemises avec une précision militaire, organise mes placards comme une bibliothécaire suédoise et me tend mes chaussettes comme une assistante diplomatique. 

Tout ça, pendant que ma femme « teste une nouvelle crème visage coréenne » à 25 000 francs le pot.

Ma femme ? 

Elle ne sait plus dans quel tiroir je range mes caleçons. Elle ne sait plus si je préfère le café noir ou au lait. Elle ne sait plus rien… sauf poster ses selfies.

Mais Diarra, elle, elle sait.


Elle sait que je n’aime pas trop le piment. Que je préfère mes chemises repassées sans pli central. Que j’ai mal au dos et que je dors mieux à gauche du lit. 

Diarra, elle, le sait, parce qu’elle observe, elle écoute, elle s’occupe. Elle vit avec nous, mais dans l’ombre. 

Elle existe pour servir, jamais pour être vue.  Et pourtant, c’est elle que je vois. De plus en plus.

Et puis, il y a ce mot. Ce petit mot doux, presque anodin, mais qui me retourne l’âme chaque fois qu’elle le prononce : « TONTON. »

Elle m’appelle toujours comme ça, d’une voix délicate, glissée avec tendresse entre deux tâches, comme si elle déposait ce mot dans un écrin. 

Pas un « Monsieur », pas un « Patron » sec et hiérarchique, non. TONTON, comme une note de musique qui caresse au lieu de claquer.

Chaque fois qu’elle le dit, c’est comme un pansement invisible posé sur mes frustrations, mes blessures d’homme délaissé, mes silences mâchés.

C’est une caresse vocale. Une attention simple, mais si rare dans cette maison de vacarme inutile.

Et moi, je me surprends à attendre ce mot. À guetter sa voix. À me sentir exister à travers un prénom inventé, mais sincère.

Et puis, il y avait le vacarme du nom de Diarra, répété, aboyé, lancé à tout bout de champ, comme une alarme domestique intégrée.

« Diarra ! Diarra ! Diiiaaaraa ! »…

À croire que ce prénom tapissait les murs de la maison, qu’il résonnait même dans mes rêves. Du matin au soir, ma femme l’appelait sans relâche, pour tout et n’importe quoi : un mouchoir oublié, une télécommande introuvable, un citron mal pressé.

La pauvre passait ses journées à courir, essoufflée, toujours en mouvement, avec ce regard de bête traquée, jamais vraiment là où on la voulait, toujours un peu trop lente aux yeux de l’impératrice du canapé.

Et malheur à elle si elle tardait, ou pire, si elle faisait tomber un verre ! Là, c’était l’orage. Les insultes, les menaces, les soupirs dramatiques : « Je vais déduire ça de ta paie ! Tu crois que c’est gratuit ?! » lançait ma femme, sans même lever les yeux de son téléphone.

Le verre de 1000 francs valait soudain 5000 francs CFA — une fortune quand on sait que Diarra envoyait chaque mois l’intégralité de son maigre salaire à sa mère, là-bas, au village.

Et moi ? J’essayais de protester, de raisonner. Chaque tentative se terminait par une dispute. « Tu prends son parti maintenant ? » me lançait-elle, avec ce ton théâtral d’actrice de telenovela en fin de contrat.

Alors j’ai pris l’habitude, en cachette, de donner à Diarra un petit complément. Un billet plié en deux, glissé comme une excuse dans sa main calleuse. C’était peu, mais c’était tout ce que je pouvais faire sans déclencher une guerre nucléaire au salon.

Ce comportement injuste, inhumain, permanent… a gravement fissuré notre couple. Je ne supportais plus l’idée que la femme que j’avais épousée traite une autre femme comme un objet, ou pire, comme une nuisance.

J’ai perdu toute admiration pour elle le jour où elle a osé traiter Diarra de fille de sauvage habituée à vivre dans une case en pleine brousse, pour une assiette ébréchée. Ce jour-là, j’ai compris que notre amour s’était fêlé plus profondément que cette assiette

Au début, c’était juste de la gratitude que j’avais envers Diarra. 

Puis de l’admiration pour son calme, sa gentillesse, son sourire permanent et sa persévérance. 

Maintenant… je ne suis plus sûr. 

Ce que je ressens quand elle m’adresse ce petit sourire gêné après m’avoir tendu mon plat, ou quand elle fronce les sourcils pour ajuster mon col — ce n’est plus seulement du confort. 

C’est une tendresse nouvelle. Une complicité silencieuse que je n’ai jamais eue avec ma propre femme.

Et ma femme dans tout ça ?

Elle se plaint parfois que je ne parle plus, que je suis distant. 

Distant ? Je suis au bout du couloir, Madame. 

Mais entre nous, il y a un océan de silence, profond et glacé. Et chaque fois que j’ai essayé de parler, de dire « tu es absente », elle s’est cabrée : dispute, cris, accusations. 

Et puis, il y a cette autre chose, plus sournoise. Ce fléau rampant qui a infesté notre couple sans que je ne le voie venir : les groupes WhatsApp. Ces arènes numériques où des femmes passent des heures à disséquer leurs maris comme des grenouilles de laboratoire.

Ma femme y traînait quotidiennement, absorbée dans des discussions interminables avec ses « sœurs d’armes » du clavier.

À force de parler des problèmes de couple des autres, elles ont fini par s’en inventer elles-mêmes, jusqu’à former une véritable armée de femmes aigries, convaincues qu’il fallait se venger des hommes, même si ceux-ci n’avaient rien fait.

C’est comme une contagion mentale. Un lavage de cerveau collectif à base de statuts « Girl Power » et de maximes de pseudo-coach de vie.

Ma femme, honnêtement, n’avait aucun vrai problème avec moi au départ. Mais à force de lire, commenter, partager les malheurs des autres, elle a fini par en fabriquer dans notre propre foyer.

Et moi, je suis devenu le coupable par défaut. Le mari de trop. L’ennemi qu’il fallait rééduquer, recadrer, ignorer.

Je suis convaincu que c’est dans ces salons numériques que notre lien s’est brisé, à coups d’arguments prémâchés et de conseils venimeux distribués par des inconnues aux avatars filtrés.

Alors j’ai renoncé. Comme on renonce à un meuble qui grince trop. On le garde pour le décor. On ne s’assied plus dessus.

Alors voilà. Un matin, j’ai réalisé que je n’étais plus marié à ma femme. J’étais marié à son téléphone, à ses copines, à son salon de coiffure préféré.

Et j’étais amoureux d’une bonne.

Oh, je vous entends d’ici : « Scandale ! »


Mais vous savez ce qui est vraiment scandaleux ? Ce n’est pas qu’un homme de classe moyenne tombe amoureux de sa bonne.


Ce qui est scandaleux, c’est qu’une jeune fille vienne ici pour survivre, serve sans relâche jour et nuit, s’occupe de tout, et qu’en échange, on la loge sur un matelas mince dans un coin de la cuisine comme un balai avec des émotions.


Ce qui est scandaleux, c’est que personne ne lui dise merci. Personne ne s’intéresse à sa vie, à sa fatigue, à ses règles, à ses rêves. 

Elle est « LA BONNE ». Un statut, pas une personne.

Et puis, un jour, on s’est séparé.

Ma femme est partie. Pas un cri. Pas une scène. Juste un sac Louis Vitton mal fermé, un parfum de vanille et un dernier selfie posté avec un cœur brisé.


Et Diarra est restée.

Elle continue à faire le café, toujours pas trop sucré. Elle s’assied parfois près de moi, en silence. Et moi, je me dis qu’un jour, il faudra qu’on lui dise merci. Vraiment. À elle, et à toutes les Diarra qu’on utilise comme des appareils électroménagers avec des cœurs.

Parce qu’à force de maltraiter les invisibles, ce sont eux qui finissent par illuminer les foyers.

Qu’on ne s’y trompe pas : ce récit n’est pas une ode à la femme soumise ou à la compagne corvéable à merci. Je ne suis pas tombé amoureux d’une femme qui me sert le café, mais d’une femme présenteattentivehumaine.

Mon reproche envers ma femme n’a jamais été son refus de repasser mes chemises ou de cuisiner. Je ne veux pas d’une esclave dans ma maison.
Ce que je déplore, c’est son absence, son enfermement dans un monde virtuel, son obsession pour l’apparence et les frivolités, pendant que la vraie vie, la nôtre, se déroulait sans elle.
Et plus que tout, c’est sa cruauté banalisée envers une autre femme, Diarra, qui m’a dégoûté. Car on juge une personne à la manière dont elle traite celles qui ne peuvent rien lui apporter.

Ce que j’ai trouvé en Diarra, ce n’est pas une domestique docile. C’est une âme ancrée dans le réel, une présence constante, un regard qui voit, un cœur qui entend.

Dans ce foyer, la fracture ne venait pas de la répartition des tâches, mais de l’indifférence qu’on oppose à la tendresse, de l’arrogance qu’on impose à la fragilité.

Ce que j’ai aimé, ce n’est pas le service, c’est la chaleur humaine.

Et c’est précisément ce qu’il manque dans tant de foyers modernes, étouffés par l’apparence, le numérique, l’égoïsme.

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