Les Trois Masques de l’Empire – Fables satiriques pour mémoire lucide et rire amer

Une trilogie, pour dénoncer les figures modernes du néocolonialisme : le Milliardaire, le Sorcier Blanc et l’Érudit Noir. Trois masques, trois rôles, trois complicités. 

Le Milliardaire et la Frontière

“Il faut des bras là-bas, mais point de visages ici.”

Un riche affairiste, empâté de profits,
Régnait sur l’univers comme un dieu sans défis.
De l’Afrique au Levant, sa main s’y faisait maître :
Il semait la misère, en moissonnait le litre.
Mines, ports, plantations, convois de cargaisons,
Tout courbait sous son joug, tout servait ses rançons.

« Regardez », disait-il, « ce bien que je dispense !
J’offre aux peuples souffrants travail et subsistance.
 »
Or, ces bons ouvriers, qu’il appelait ses gens,
Creusaient sous le soleil, les os dans les tourments.
Leur sang nourrissait l’arbre aux fruits de ses actions ;
Leur peine engraissait ses viles cotisations.

De retour dans son pays, bardé de capital,
Il fit pleuvoir les dons aux médias bien loyaux.
La presse à ses genoux, bavant sur son trésor,
Chantait le grand péril venu du Sud ou d’or.
« L’étranger nous menace, il faut fermer la porte !
La France aux vrais Français, que la racaille sorte !
 »

Mais, ironie du sort – ou bien logique immonde –
Ces « intrus » qu’il maudissait devant tout le monde,
Étaient ceux-là mêmes, dans l’ombre et le vacarme,
Qui chargeaient ses bateaux, qui forgeaient sous ses armes.
Mais notre bon tyran, sûr de son stratagème,
Déclarait d’un ton froid, sans trouble, sans dilemme :
« Là-bas j’ai besoin d’eux, pour bâtir mes palais ;
Mais qu’aucun ne s’avise à fouler mes relais.
»

Le peuple applaudissait, ivre de mots guerriers,
Tout en croquant ses fruits nés de champs meurtriers.
Et l’ogre, en coulisses, se frottait les mains pleines,
Comptant voix et billets comme pièces anciennes.

Analyse

Voici le grand capitaliste humanitaire, qui fait suer l’Afrique au nom du développement et appelle à l’expulsion des étrangers au nom de la sécurité. Il prospère sur le dos des plus pauvres, tout en les montrant du doigt. Sa fortune, bâtie sur l’exploitation lointaine, s’achète une bonne conscience à coup de discours patriotes. Cette fable dénonce une hypocrisie devenue structurelle : celle qui oppose l’ouvrier au migrant, alors qu’ils nourrissent les mêmes chaînes de valeur.

Le Sorcier Blanc et les Rois Nègres

“Je ne fais que gérer, je ne suis qu’un relais.”

Un vieux sorcier, tout blanc, à la mine savante,
Vivait dans les salons, loin des terres brûlantes.
Il n’avait ni tribu, ni fétiche, ni brousse,
Mais des comptes discrets où le magot repousse.
Du Congo au Tchad, chaque autocrate en place
L’appelait « Mon ami », pourvu qu’il fît la passe.

Il savait les secrets, les coffres, les palais,
Les détours de valises et d’or en bracelets.
Quand un roi menaçait d’être un peu moins docile,
Le sorcier souriait, puis tirait un fil.
Un général surgissait, en treillis ou en verbe,
Et l’ami de Paris devenait un proverbe.

« Je sers l’ordre et la paix », disait ce blanc notoire,
En plaçant des millions dans les banques notoires.
Il offrait aux puissants, pour prix de loyauté,
Des villas en Suisse, et l’éternité.
Et pour quelques élus, en mal de campagnes,
Il graissait les coudes, il huilait les montagnes.

Il marchait sans costume en terres africaines,
Mais portait l’habit noir quand coulait l’aubaine.
Car sous ses airs discrets de simple consultant,
Se cachait le pivot d’un trafic éclatant :
Pétrole, uranium, forêts et diamants,
Tout passait par lui, tout, sauf les enfants.

Et quand on l’accusait d’amas de turpitudes,
Il riait doucement, plein de certitudes :
« Je ne fais que gérer, je ne suis qu’un relais.
Les vrais voleurs sont ceux que l’on ne voit jamais
. »

Analyse

Là où le pouvoir se salit trop vite, le sorcier blanc intervient : conseiller discret, blanchisseur d’illégal, agent de liaison entre dictateurs et élites parisiennes. Il incarne cette figure du technocrate de l’ombre, pivot invisible des fortunes sales et des stabilités douteuses. Derrière sa neutralité de façade se cache l’art de maintenir l’ordre sans jamais le nommer. Cette fable évoque les coulisses de la Françafrique, où les coups d’État, les contrats miniers et les comptes offshore ne sont jamais qu’une autre forme d’ingénierie financière.

L’Érudit Noir et le Salon Blanc

“Ton verbe est si brillant qu’il ne dit plus rien.”

Un docteur africain, bardé de parchemins,
S’exerçait à briller sous les lustres mondains.
De la Sorbonne aux clubs, des colloques aux dîners,
Il parlait d’Afrique sans jamais s’y gêner.
Costume bien taillé, accent presque éteint,
Il citait Montaigne, mais jamais le matin.

On l’appelait “Maître”, “Cher collègue, mon cher”,
Et lui, s’enorgueillissait d’un ton hautain et clair.
« Mon peuple », disait-il, « est en voie de raison,
Je travaille à l’élever hors de sa déraison.
 »
Il publiait sans fin sur la décoloniale,
Mais dînait chaque soir chez l’élite coloniale.

Il fronçait le sourcil quand d’autres, moins polis,
Osait nommer l’Empire ou ses restes flétris.
« Laissons ces vieux débats, soyons post-modernes,
L’Afrique, voyez-vous, est trop souvent terne.
 »
Et dans les salons feutrés de la grande bien-pensance,
Il plastronnait, docile, en vitrine de France.

Un jour, un jeune frère, vêtu d’un pagne en loques,
Lui dit : « Parle pour nous, pas pour leurs équivoques !
Ton verbe est si brillant qu’il ne dit plus rien,
Ton esprit s’est vendu au parfum du vin.
 »
Mais l’érudit sourit, comme on sourit au pauvre :
« Tu comprendras un jour, quand ton âme s’ouvrira. »

Analyse

C’est l’intellectuel de service, celui qu’on invite dans les colloques pour orner le discours de l’universalisme. Formé dans les meilleures écoles, il a troqué la révolte contre la reconnaissance. Plus francophone que les Français, il devient l’illustration docile d’un postcolonialisme décoratif. Cette fable questionne la place de ces élites africaines intégrées, qui brillent à Paris mais s’effacent dans leur propre pays, devenant parfois les complices bien habillés d’un ordre injuste qu’ils n’osent plus nommer.

Trois visages, un même théâtre

Ces trois fables n’ont pas pour ambition de faire rire : elles visent à faire grincer. Grincer des dents, grincer de honte, grincer de lucidité. Car derrière les masques du Milliardaire, du Sorcier Blanc et de l’Érudit Noir, se profile une même mécanique : celle d’un empire qui n’a pas besoin de drapeaux pour dominer.

Le Milliardaire pille avec le sourire, prêche le progrès en terres lointaines tout en prônant le repli chez lui. Le Sorcier Blanc, lui, organise le désordre avec méthode : il graisse les coudes, blanchit les fortunes, manœuvre les dictateurs comme on ajuste une valve. Quant à l’Érudit Noir, il incarne la servitude élégante, l’exilé de l’intérieur, flatté par ceux-là mêmes qu’il aurait dû déranger.

Chacun joue son rôle avec brio. L’un avec des valises pleines, l’autre avec des réseaux secrets, le dernier avec un verbe brillant. Et tous, dans leur fonction, participent à la grande comédie néocoloniale, où l’exploitation se fait désormais en costume, dans les normes, dans les mots — mais toujours au détriment des mêmes.

Car au fond, ces fables ne visent pas des individus. Elles visent des postures. Des systèmes. Des routines bien huilées. Et si elles prennent la forme d’histoires en vers, c’est pour mieux souligner une vérité trop souvent noyée dans le bavardage diplomatique :

L’empire ne meurt jamais. Il change de visage.

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