Le grand cirque de Bichmute à Dakar : satire d’un cours magistral tombé du piédestal

Une caricature du discours de 2007 à l’Université Cheikh Anta Diop, suivie d’une analyse du paternalisme occidental et de ses reflets africains

Le one‑man‑show présidentiel

Certains discours présidentiels traversent les décennies, inspirent, transforment. Celui de Bichmute à Dakar, lui, restera dans les annales… de la comédie involontaire. 

Tel un sketch livré avec le sérieux d’un instituteur devant des doctorants, il nous offrit un condensé de maladresse, de condescendance et de paternalisme colonial. 

Imaginez un humoriste raté, convaincu d’être un prophète. Installez-le dans le cadre solennel de l’Université Cheikh Anta Diop, haut lieu du savoir africain. Vous obtenez une scène absurde, entrée gratuite :


« L’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. »

L’homme africain et l’Histoire : la punchline planétaire

La phrase tombe, lourde, condescendante, spectaculaire. Dans l’amphithéâtre, silence glacial. Applaudir ? Huer ? Invoquer Cheikh Anta Diop par séance spirite ?

Version satirique :

« Mes chers Africains, vous avez manqué le train de l’Histoire. Heureusement, nous, Européens ponctuels, avons gardé quelques strapontins dans le wagon FMI. »

En un trait, des siècles d’histoire africaine sont rayés : Ghana, Mali, Songhaï, Zimbabwe, Kongo, Éthiopie, les luttes d’indépendance, les révolutions intellectuelles — balayées, comme si l’Afrique était restée immobile jusqu’à l’arrivée de Bichmute.

Le temps figé, ou l’art de la caricature

Bichmute enchaîne, toujours en roue libre :

« L’Africain vit dans un temps immobile. »

Traduction sarcastique :

« Pendant que nous inventons le TGV, vous méditez encore sous le baobab. »

Un étudiant glisse à son voisin :

« Et les cargaisons d’or, de coton, d’uranium et d’esclaves ? Elles sont arrivées par drone ou téléportation ? »

La salle ricane doucement. Bichmute, lui, poursuit, convaincu de dispenser la lumière.

Le catéchisme du bon colonisateur

Son discours suit un vieux bréviaire, remis à la mode néolibérale :

  1. L’Afrique existe grâce à l’Occident.
  2. Si elle échoue, c’est sa faute. Si elle réussit, c’est grâce à nous.
  3. Nous l’aimons… comme un enfant indiscipliné.

Version parodique :

« Sans nous, vous seriez encore à chasser le mammouth. Grâce à nous, vous chassez la dette. »

Un professeur local soupire :

« À Cheikh Anta Diop, on nous enseigne notre Histoire. Et voilà qu’un professeur improvisé nous explique qu’elle n’a jamais existé. C’est comme nier la vigne à Bordeaux. »

Contradictions : “Je vous aime, mais…”

Ce qui fait le comique du discours, c’est l’incohérence :

  • « Je respecte l’Afrique » – juste après avoir nié sa mémoire.
  • « Je crois en votre avenir » – après avoir déclaré que le présent y est figé.
  • « Je vous parle en ami » – après avoir récité un manuel colonial de 1885.

Un vieux ventilateur grince, comme pour couvrir la gêne.

Racisme en smoking

Maladresse ou mépris ? Peu importe. Quand un président d’une ancienne puissance coloniale affirme qu’un continent entier n’est « pas assez entré dans l’Histoire », cela sonne comme une blague raciste de comptoir. Mais en costume Hugo Boss.

Imaginez un président africain à la Sorbonne :

« L’homme européen est sorti trop vite de l’Histoire. Entre guerres mondiales et crises financières, il court dans le vide. »

Le scandale serait immédiat.

Le syndrome du sauveur blanc

Sous le vernis des belles intentions, la vieille rengaine :

  • La colonisation ? Une mission civilisatrice.
  • La dette ? Une formation économique.
  • Les bases militaires ? Une protection fraternelle.
  • Les coups d’État ? Des stages intensifs de démocratie.

Version satirique :

« Nous aimons tellement l’Afrique que nous lui avons laissé nos multinationales, nos bases militaires, et nos arriérés de comptes. Preuve d’amour éternel. »

Géographie renversée

Le sommet du grotesque : ce discours est prononcé à l’Université Cheikh Anta Diop — l’intellectuel qui a démontré que l’Afrique fut l’un des berceaux de la civilisation humaine.

C’est comme donner un cours d’astronomie en expliquant que le soleil n’existe pas.

La presse imaginaire jubile

Les réactions imaginaires fusent :

  • Le Figaro : « Bichmute remet les pendules africaines à l’heure, avec la précision d’un réveil cassé. »
  • Le Monde : « Dakar applaudit… pour abréger la souffrance. »
  • Charlie Hebdo : dessin de Bichmute en colon brandissant un sablier : « Entrez dans l’Histoire, c’est happy hour ! »

Rideau : le professeur quitte la scène

Le final, digne de Molière :

« Mes chers Africains, vous n’êtes pas encore dans l’Histoire. Mais moi, je l’ai rejointe… ici, à Dakar. Progrès, non ? »

Et il descend, satisfait. La salle, elle, hésite : applaudir, ou écrire une thèse sur « l’art de s’auto-humilier avec élégance » ?

Fable terminale

Ce discours ne fut ni un éclairage, ni une main tendue. Il restera un chef-d’œuvre de suffisance inconsciente, une incarnation grandeur nature du paternalisme occidental.

Quand le maître croit instruire l’élève,
mais qu’il confond arrogance et savoir,
c’est lui que l’Histoire rappelle,
non comme héros… mais comme clown.


Analyse – Au-delà de la satire, l’équilibre du regard

Une histoire d’images : le paternalisme en héritage

Le discours de Bichmute ne surgit pas de nulle part. Il cristallise des siècles de vision condescendante, de mission civilisatrice recyclée, de domination symbolique transformée en “aide au développement”. 

Les médias occidentaux prolongent ces imaginaires : l’Afrique y est le théâtre de catastrophes, de famines, de coups d’État — une “Afrique‑problème” à résoudre, jamais une “Afrique-sujet” qui agit.

Ce prisme réducteur est documenté. Les stéréotypes de l’« Africain impuissant », « pauvre », « irrationnel » forgent un imaginaire colonial d’autant plus efficace qu’il se drape dans les oripeaux de l’humanisme.

Les coûts du mépris

Cette image a un prix : elle coûte littéralement cher. Une étude de 2024 estime que les stéréotypes médiatiques imposent un surcoût de plusieurs milliards de dollars par an sur les emprunts des pays africains, du fait d’une perception déformée du risque. 

Les agences de notation financières, toutes occidentales, intègrent inconsciemment ces biais.

Ce n’est donc pas qu’une affaire de dignité. C’est aussi un enjeu d’accès aux marchés, de développement, d’influence. Un cercle vicieux : image négative → financement difficile → retard structurel → image confirmée.

La part de responsabilité des élites africaines

Mais il serait facile – et intellectuellement paresseux – de tout renvoyer à l’Occident. 

Les élites africaines portent une part de responsabilité dans cette image figée. 

Trop souvent, elles confirment les pires clichés : opacité, népotisme, rhétorique sans politique, autosatisfaction, recours à l’aide étrangère comme planche de salut.

Plus grave encore : une forme de complicité passive dans le récit dominant. Quand un chef d’État mendie des subventions au Forum de Davos, ou se pavane à Paris pour parler “développement”, il reconduit la dépendance symbolique. Le silence de certains intellectuels face à ces postures conforte l’ordre narratif établi.

Des alternatives émergentes : un récit à reconstruire

Heureusement, des contre-récits émergent. ONG, artistes, journalistes, écrivains multiplient les efforts pour redéfinir l’Afrique au pluriel. 

Mais cela ne suffit pas. Il faut aller plus loin :

  • Créer des agences africaines de notation — pour reprendre le contrôle sur la perception financière.
  • Soutenir une presse africaine libre, appuyée sur des standards exigeants.
  • Valoriser les bons dirigeants, non comme exceptions miraculeuses, mais comme normes possibles.
  • Décoloniser l’enseignement, en introduisant des penseurs africains dans les programmes, en Afrique comme ailleurs.
  • Refuser la surenchère identitaire au profit d’une exigence de qualité, de rigueur, de vérité.

Pour une vision équilibrée : reprendre la plume de l’Histoire

La première bataille est narrative. Elle commence par le refus de l’unicité : il n’y a pas une Afrique, mais des Afriques

Des Afriques rurales et urbaines, conservatrices et novatrices. Des Afriques en mutation, aux trajectoires multiples. 

L’urgence est de faire émerger des récits pluriels, portés par des Africains eux-mêmes — journalistes, chercheurs, créateurs — qui parlent du continent dans sa complexité.

La seconde bataille est médiatique. Il s’agit de soutenir la presse africaine indépendante, souvent fragile. Lire son pays, raconter sa ville, documenter son époque : c’est un acte de souveraineté. 

La troisième bataille est économique. Les stéréotypes coûtent cher. Une “Africa Credit Rating Agency” ne serait pas un symbole, mais une arme stratégique contre les biais systémiques.

La quatrième relève du leadership. Il faut célébrer les dirigeants exemplaires — pas ceux qui plaisent à l’Occident, mais ceux qui servent leurs peuples avec intégrité. Le Prix Mo Ibrahim en est un indicateur : souvent non attribué, ce vide parle de lui-même.

Enfin, l’éducation est le socle. Il faut déconstruire les manuels, relire les penseurs africains, enseigner les critiques du “regard blanc” comme Milton Allimadi (Manufacturing Hate). Il ne s’agit pas de réécrire l’Histoire, mais de la restituer.

Ce n’est pas une riposte. C’est une reprise. Non pas réclamer la parole, mais la reprendre. Non pas exiger un regard, mais construire le sien.

Clown ou conscience ?

Le discours de Bichmute fut une caricature, mais il fut aussi un révélateur. Il n’a pas inventé le mépris : il l’a mis en scène. La vraie réponse ne se trouve ni dans l’indignation, ni dans l’humour seulement. Elle se construit dans l’action, la parole retrouvée, l’autonomie pensée.

L’Afrique n’est pas à « faire entrer » dans l’Histoire. Elle est déjà là. Il faut seulement qu’elle en tienne, enfin, la plume.

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