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Je m’appelle Soukeyna. J’ai vingt ans. Je vis au huitième étage d’une grande tour grise dans une cité de la banlieue nord de Paris.
Chez nous, il n’y a plus de « Français de souche » depuis longtemps. Ils sont partis, un à un, comme s’ils fuyaient quelque chose. Il ne reste que nous, les enfants de la deuxième génération, avec nos parents venus d’ailleurs, et ce lourd sentiment d’être chez soi sans jamais vraiment y être.
Ma famille vient du Mali. Je suis née ici, comme mes frères et sœurs. La France est mon seul pays. Pourtant, parfois, j’ai l’impression qu’elle ne veut pas de moi.
Nous vivons à sept dans un appartement trop petit.
Mon père, ancien éboueur à la Ville de Paris, est à la retraite depuis qu’un accident du travail lui a ruiné le dos. Il ne peut plus sortir. L’ascenseur est en panne les trois quarts du temps, alors il reste enfermé, coincé dans notre salon, prisonnier de l’étage.
Ma mère, elle, se lève chaque matin à quatre heures pour aller nettoyer des bureaux à La Défense.
Quand je me lève, elle est déjà partie. Alors je prends le relais. Je réveille mes frères et sœurs, je les lave, je les habille, je leur prépare le petit déjeuner, j’aide papa à s’installer, puis j’accompagne les petits à l’école avant d’aller en cours.
Je suis en BTS d’assistance commerciale, j’essaie de tenir bon. Ce n’est pas facile !
Je n’aime pas mon quartier. Pas à cause des gens, mais à cause de l’ambiance, de cette violence sourde, cette oppression qu’on ne dit pas mais qu’on ressent.
En bas de notre immeuble, une bande de jeunes traîne toute la journée. Ils squattent l’entrée, fument, insultent, imposent leur loi. Surtout aux filles. Surtout à celles qui ne portent pas le voile. Certaines de mes copines ont fini par le mettre, juste pour qu’on les laisse tranquilles. Moi, je ne veux pas céder. Mais parfois, j’ai peur.
Alors quand j’ai un peu de temps, je prends le métro, je pars marcher dans le centre de Paris. Là-bas, je peux respirer. Là-bas, personne ne me connaît. Là-bas, j’ai l’impression de redevenir une fille normale. Une fille comme les autres.
Mais la réalité me rattrape vite.
Pour valider mon BTS, je dois faire un stage. J’ai envoyé des centaines de candidatures. Des lettres. Des CV. Des relances. Mais je ne reçois que des silences. Dans ma classe, tout le monde a trouvé un stage — sauf ceux qui, comme moi, ont un prénom africain ou arabe. Ce n’est jamais dit clairement, mais on le sait. On le sent. On le vit.
Chez moi, je suis aussi celle qui parle français pour tout le monde. C’est moi qui accompagne maman aux rendez-vous avec les profs. C’est moi qui aide les petits à faire leurs devoirs, qui gère les papiers, les rendez-vous, les courses. Je suis une grande sœur, une fille, une étudiante, une traductrice, une assistante sociale, une femme de ménage, une infirmière. Tout à la fois. Tous les jours. Sans pause. Sans reconnaissance.
Je travaille dur. Très dur. Parce que je veux réussir. Pas juste pour moi. Pour eux. Pour mes parents. Pour mes frères et sœurs. Pour leur offrir une autre vie, un autre horizon. Mais parfois, j’ai l’impression que tous les chemins sont bouchés, que tous les murs sont trop hauts.
On nous dit qu’on est Français, mais on ne nous laisse pas l’être. On nous juge à notre prénom, à notre quartier, à la couleur de notre peau. On croit tout savoir sur nous. Qu’on est fainéants. Assistés. Agressifs. Mais qui vient voir ce qu’on vit vraiment ? Qui regarde nos efforts, nos rêves, notre épuisement silencieux ?
Je ne suis pas une exception. Je suis une parmi tant d’autres. Des milliers de Soukeyna dans les cités de France. Des enfants nés ici, qui parlent français, qui rêvent français, mais qu’on regarde comme des étrangers.
Tout ce que je demande, c’est une chance. Une vraie. Pas de pitié, pas de faveur. Juste une égalité sincère.
Je veux que ce pays reconnaisse ses enfants. Tous ses enfants. Ceux dont les parents ont tout laissé derrière eux pour venir ici. Ceux qui se lèvent tôt, qui travaillent tard, qui prennent soin des autres avant de penser à eux-mêmes. Ceux qui méritent autant que n’importe qui d’être aimés, soutenus, respectés.Je veux qu’un jour, une fille comme moi puisse raconter son histoire, et que personne ne soit surpris. Parce que ce serait devenu normal. Parce que ce serait devenu juste.

