Carnet de bord du Commandant Zlorg, ou comment j’ai failli rater la plus belle erreur de l’Univers.

Jour 4 239 877 de l’errance cosmique. 

Mes réacteurs puent la comète, mes circuits sentent la limace morte, et mon moral est aussi sec qu’une planète de silicate carbonisé. 

J’ai traversé mille galaxies, visité plus de 8 600 planètes recensées par le Haut Conseil des Explorateurs Inutiles, et devinez quoi ? 

Toutes plus accueillantes qu’un banc de piranhas sous méthamphétamine.

J’ai foulé des astres brûlants comme une friteuse dimensionnelle, d’autres si glacés qu’on y entendait le silence se casser la figure. Des mondes faits de gaz toxiques, d’acide, de roches qui flottent en hurlant, et même une planète entièrement constituée de fromages hurlants (cataloguée « inhabitable » à cause du bruit, et de l’odeur).

Alors quand mes capteurs ont capté ce minuscule point bleu dans la spirale d’Orion, baigné de lumière dorée, vibrant de sons doux et d’ondes poétiques… je me suis dit : erreur de calcul. Une illusion. Une hallucination provoquée par le manque de lubrifiant synaptique.

Mais non. Il était là. Suspendu dans le vide, petit miracle parmi les ruines stellaire :

La Terre.

Et si je vous disais qu’elle était… vivante ?

*****

Avant ce point bleu miraculeux, il y avait… l’ennui sidéral. Ou pire : l’enfer galactique.

J’ai atterri — pardon, percuté — Z-Quasar 88, une planète composée à 92 % de lave consciente. Oui, consciente. Une lave qui vous crie dessus pendant qu’elle vous dissout, en vous insultant sur trois octaves.

Puis ce fut Vulgaris-Torridus, où l’atmosphère est faite de méthane en fusion et d’ironie pure. Chaque respiration y équivaut à fumer cent barbecues en enfer, avec les côtes de Belzébuth en bonus.

Je ne parle même pas de Glacio-Zéro, où le froid est tel que les électrons refusent de bouger. Littéralement. Le temps y est à l’arrêt, les idées aussi, et j’y ai passé quatre siècles à tenter d’ouvrir une porte gelée.

Ah, et Borbax Prime ? Une planète entière recouverte de gaz intestinaux explosifs. Une allumette suffit pour transformer l’orbite en feu d’artifice tragique. Devise locale : « Respire si tu l’oses. »

Partout, j’ai trouvé la même chose : mort, silence, chaos, désolation ou absurdité élémentaire. 

L’univers, c’est un menu galactique composé à 99 % d’astéroïdes froids ou brûlants, le reste étant occupé par des choses qui tuent ou dépriment.

Aucune trace d’eau liquide. Aucun air respirable. Aucune musique, aucune couleur naturelle, aucun animal qui ne tente de vous mâchonner les antennes.

Alors imaginez ma surprise quand je suis tombé sur cette planète improbable, capricieuse, douce, sauvage, bleue, verte, vivante. Une anomalie thermodynamique. Une blague cosmique. Une oasis cinglée au milieu d’un désert de roches hargneuses :

La Terre.

Et dire qu’elle était habitée. Je n’avais encore rien vu.

****

Tout a commencé avec un bruit. Pas un cri, pas une explosion, non. Un… piaillement. Léger. Un son ridicule, doux, comme un être vivant qui existe sans hurler. Inouï dans l’univers.

J’ai d’abord cru à une interférence. Peut-être un microbe spatial tentant le chant. Puis est venu le glouglou : de l’eau qui coule. De l’eau, en liberté, sans protocole de confinement cryogénique ?! 

J’ai vérifié trois fois mes capteurs. Tous confirmaient : eau liquide, atmosphère respirable, température clémente, rotation stable.

Je me suis mis à recevoir des fréquences poétiques : ondes porteuses de musiques primitives, de sons d’animaux, de chants humains, de silences habités… Et puis — summum de la folie — des images : visages, arbres, mers, rires.

C’était un délire cosmique. Une hallucination collective de mes capteurs.

Alors j’ai recalibré mes instruments. J’ai zoomé, scanné, triangulé. 

Tout confirmait une chose : un monde excentrique, baroque, exubérant. Et pourtant, stable.

À ce stade, j’ai hésité à faire demi-tour. Ce genre de chose n’arrive jamais sans conséquence. Un monde aussi vivant ? Forcément, il y a un piège.

Et pourtant, je n’ai pas résisté. Mon vaisseau s’est laissé attirer comme une mouche interstellaire vers une lampe bleue.

****

Impact doux. Atterrissage parfait. Réception florale.

J’ai posé mon module d’exploration dans une clairière verdoyante, bordée de géants de bois appelés « arbres », sous un ciel changeant d’un bleu indécent, saupoudré de nuages flâneurs. 

L’air ? Respirable. Le sol ? Plaisant. L’ambiance ? Trop parfaite. Clairement suspecte.

Un oiseau — une créature avec plumes, ailes et un cri digne d’une sonnerie de réveil poétique — est venu se poser sur mon dôme. Il m’a regardé. J’ai cligné de l’œil. Il a fait caca. Un accueil typique de la faune intelligente ?

Puis, j’ai vu les papillons, ces mini-hélicoptères colorés qui voltigent sans but apparent sinon de rendre la lumière jalouse. 

Les fleurs se livraient à un concours de tenues exotiques. 

Les fourmis formaient des colonies, les abeilles jouaient les chimistes, et les chatons… 

Mon système cardiaque secondaire a frisé l’explosion.

Et puis… l’eau.

De l’eau partout. En cascades, en lacs, en gouttelettes, en vapeur. 

De l’eau qui chante !

De l’eau qui nourrit !

De l’eau libre, vivante, joyeuse !

Les montagnes étaient des sculptures colossales offertes au vent. 

Les îles, des bouts de rêve détachés de la réalité. 

Les déserts, des tapis d’or vibrants. 

Les océans, des planètes dans la planète. 

Chaque recoin était un opéra d’excès biologiques. Un zoo céleste, une orgie d’ADN, une démonstration de l’inventivité délirante de cette sphère bleue.

Je m’attendais à des pièges, des armes, des parasites. Mais non. La Terre s’offrait. Comme un miracle. Un jardin où l’univers avait décidé, exceptionnellement, de bien faire les choses.

Et là, j’ai vu les humains.

Et j’ai compris que le cauchemar ne venait pas d’en haut. Il vivait déjà ici.

****

Il m’a fallu trois rotations pour m’en remettre. J’ai passé mes premières heures à hurler de joie dans mon cockpit comme une limace hystérique. 

Mes circuits en court-circuit d’émerveillement, j’ai lancé un scan multidimensionnel, un enregistrement audio-holographique, et une demande de naturalisation immédiate.

Ce monde est un chef-d’œuvre !  Une provocation. Un doigt levé à la face du vide cosmique !

La diversité y est insultante. 

Des animaux qui marchent, volent, rampent, nagent, planent, bondissent, piquent, caressent, hurlent, chantent, hibernent, copulent — parfois en même temps !

Des êtres qui ont des cornes, des poils, des plumes, des écailles, des griffes, des nageoires, des moustaches… et parfois tout ça ensemble, dans un délire évolutif sans queue ni tête !

La flore ? 

N’en parlons pas. Des arbres de cent mètres de haut, des orchidées qui imitent les insectes, des cactus qui stockent l’eau comme des chameaux sous stéroïdes, des champignons phosphorescents qui dansent la nuit, et une fougère capable de survivre au feu, au gel, et à la télé-réalité.

Les paysages ?

Je croyais à des hallucinations. Des îles tropicales posées sur des lagons fluorescents, des fjords glacés qui découpent la roche comme de la pâte à modeler divine, des forêts humides bruissantes d’êtres invisibles, des montagnes si hautes qu’elles se moquent des nuages, des volcans qui vomissent la Terre avec panache, des déserts qui ressemblent à des toiles d’art abstrait vivantes…

Et puis il y a les humains.

Ces bipèdes imprévisibles. Certains jouent du violon, d’autres dansent jusqu’à l’aube, bâtissent des cathédrales, dessinent des fractales, tombent amoureux de tout — de chiens, de dieux, de sandwiches. Ils inventent des mots pour des choses qui n’existent pas encore. Ils pleurent devant une fleur. Ils rient en regardant le vide.

Ils sont fous. Merveilleusement, dangereusement fous.

La Terre est un miracle.

Elle aurait dû exploser d’excès depuis longtemps. Trop belle. Trop fragile. Trop généreuse. Un genre de buffet cinq étoiles dans un univers de ration militaire.

Un monde parfaitement déséquilibré, mais vivant. Organique. Vibrant.

Et vous savez ce que les humains ont décidé d’en faire ?

Vous allez adorer. Ou vomir.

****

Au début, je croyais à un rite étrange.

Des fumées noires s’élevaient de grandes cheminées de métal. 

Des fleuves entiers avaient changé de couleur, passant du bleu céleste au beige dépressif. 

Des créatures marines flottaient, ventre en l’air, comme si elles avaient oublié de respirer. 

Des oiseaux tombaient du ciel. 

Des forêts disparaissaient comme des illusions mal rangées.

J’ai pensé : ils célèbrent quelque chose ? Une offrande ? Une tradition post-apocalyptique ?

Puis j’ai vu les décharges. Montagnes de plastique, lacs d’huile, océans de pneus. Des objets conçus pour être jetés, produits en série, à la gloire de l’éphémère. J’ai vu des plages souillées, des poissons avec des bouchons dans le ventre, des vaches qui rotent du méthane comme des dragons malades.

Et les humains ? Ils continuaient comme si de rien n’était.

Ils roulaient en machines bruyantes qui crachent du feu, éclairaient les villes comme des supernovas sous coke, fabriquaient des gadgets inutiles dans des usines qui toussent du plomb.

Et surtout, surtout… ils faisaient la guerre.

À eux-mêmes. Pour des bouts de terre, pour des liquides noirs, pour des idées invisibles. Des bombes, des drones, des cris. Des enfants en haillons, des milliards engloutis dans des arsenaux. Un ballet grotesque de haine organisée.

Le tout sur la planète la plus hospitalière de l’univers connu.

C’est comme s’ils avaient gagné à la loterie cosmique, puis qu’ils avaient mangé le ticket.

Ils construisent des mégalopoles sur les meilleures terres agricoles. Ils coupent les arbres pour imprimer des publicités qui expliquent comment sauver les arbres. Ils forent le sol pour en extraire des poisons, qu’ils brûlent… pour refroidir l’air conditionné.

Et moi, je regardais tout ça, l’antenne tremblante, la bouche sans mots, en tentant de ne pas vomir mes circuits.

Vous avez un paradis. Et vous y avez installé une décharge à ciel ouvert, avec en option : mégaphone de béton et service de destruction express.

****

J’ai repensé à Vulgaris-Torridus, cette planète si brûlante qu’un glaçon y implose avant d’avoir le temps de fondre. Là-bas, au moins, personne n’essayait d’y vivre.

À Borbax Prime, quand une flamme jaillit, elle ravage tout — sans hypocrisie. Pas de clim, pas de marché du carbone, pas de ministre de l’Écologie en hélicoptère. Juste du gaz, du feu, et un consensus sur l’hostilité.

Sur Cryo-X7, il fait -280°C et même la lumière hésite à passer. 

Mais c’est une solitude honnête. Pas un seul panneau publicitaire. Pas une seule nappe phréatique empoisonnée. Juste le vide et le respect du silence.

Mais ici… ici sur Terre, c’est différent.

Vous avez l’eau. L’oxygène. Le carbone organique. Le cycle de l’azote. Vous avez les fraises, les baleines, les couchers de soleil et les poèmes.

Et au lieu de vous prosterner devant cette anomalie cosmique comme des adorateurs du miracle… vous faites du marketing.

Sur Glacio-Zéro, même les roches ont le bon goût de ne rien polluer. 

Mais vous ? Vous creusez, forez, extrayez, empilez, brûlez, balancez tout ça dans les rivières, dans les airs, dans vos estomacs.

Les autres mondes n’ont rien. Ils n’en sont pas responsables.

Mais vous, vous avez tout.

Et vous êtes responsables de votre propre fin, avec des gants en plastique jetable et un large sourire de primate satisfait.

****

Humains. Ô vous, bipèdes bruyants aux pouces opposables et aux ambitions démesurées. Vous qui avez reçu un jardin d’Éden… et qui en avez fait un parking.

Je vous observe depuis trois jours terrestres — ce qui, en années interstellaires, est suffisant pour perdre foi en votre espèce.

Vous creusez la Terre pour en extraire ses tripes. Vous ponctionnez ses entrailles pour remplir vos réservoirs. Vous rasez ses poumons pour y planter du soja. Vous bétonnez ses veines, vous asséchez ses larmes, vous empoisonnez son souffle.

Vous tuez la diversité avec la constance d’un algorithme malveillant.

Vous êtes les seuls êtres vivants que j’ai observés à s’empoisonner volontairement tout en sachant qu’ils le font. À organiser des congrès climatiques dans des jets privés. À imprimer des slogans écolos sur du plastique.

Je vous ai vu faire la guerre, non pas contre une menace, mais pour des rectangles colorés appelés « billets ». 

J’ai vu vos enfants inhaler des microparticules pendant que vos marchés spéculent sur le prix de l’eau. 

J’ai vu vos océans engloutir vos déchets pendant que vous vantez vos progrès technologiques.

Humains, vous êtes des dieux fous.

Vous avez le pouvoir de faire fleurir un désert. Et vous préférez vendre du béton. Vous êtes capables de parler aux étoiles. Mais vous n’écoutez même plus les ruisseaux.

Vous avez inventé l’amour, la musique, la tendresse. Et vous les enterrez sous des tonnes de plastique et des mégawatts de pub.

Franchement. Même la lave de Z-Quasar avait plus de retenue.

****

Écoutez-moi bien, habitants de la boule bleue.

Il n’est pas trop tard. Du moins, pas encore. L’orchestre joue toujours, même si le bateau prend l’eau par les cales, le pont, et… bon, tout en fait.

Vous pourriez encore redevenir dignes de votre miracle.

Vous pourriez cesser de scier la branche sur laquelle vous avez bâti vos villes. Cesser de repeindre les forêts en gris. Cesser de mesurer votre « progrès » en tonnes de déchets.

Vous pourriez réapprendre à regarder une abeille sans la pulvériser. À écouter une rivière sans vouloir l’endiguer. À aimer un paysage sans chercher à l’exploiter.

Et si vous ne le faites pas… ne vous inquiétez pas. L’univers se remettra très bien de votre disparition.

La Terre, elle, vous survivra peut-être. Pas vous. Et encore moins vos SUV.

Redevenez les gardiens de ce joyau, au lieu d’en être les démolisseurs en série. Respectez le miracle. Cessez de prendre. Apprenez à protéger.

Sinon, je reviendrai.

Et je ne viendrai pas seul.

****

J’ai redécollé ce matin.

Non pas par peur, mais par lassitude. On ne sauve pas une espèce qui ne veut pas se sauver elle-même. Je laisse derrière moi ce monde fou, beau, malade, génial, suicidaire.

La Terre est la plus belle anomalie de l’univers. Un poème géologique. Une fresque vivante. Un écosystème d’une complexité à faire pleurer les plus arrogants algorithmes.

Et vous ? Vous êtes les seuls à avoir reçu cette perle… et à la traiter comme un cendrier.

Je laisse dans l’atmosphère un capteur de survie, un petit satellite qui, peut-être, un jour, captera un signal d’intelligence : le chant d’un enfant qui plante un arbre. Le silence d’une ville sans voiture. Le souffle d’un vent non toxique.

Alors je reviendrai.

Mais si tout ce que je capte, c’est la même rengaine — pétrole, guerre, plastique, béton, béton, béton… alors je vous promets : je rebaptiserai cette planète Idiotia Majoris, et je la laisserai au musée des Espèces Auto-Saboteuses.

Et quand, dans mille ans, un autre explorateur croisera ce point bleu, je lui dirai simplement :

« Oui, c’était beau. Mais ils ont préféré les sacs plastiques. »

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