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Il était une fois, dans un pays imaginaire qui ressemble étrangement à beaucoup d’autres, la République de Kongolésie-Éternelle.
À sa tête, depuis plus de quarante-cinq ans, trônait un personnage hors du commun : Son Excellence le Président Immortel.
Arrivé au pouvoir en 1979 à la faveur d’un coup d’État présenté comme un « accident de l’Histoire », il avait promis, la main sur le cœur :
« Je ne suis là que pour redresser le pays et remettre le pouvoir aux civils. »
Quatre décennies plus tard, le pays était toujours en train d’être « redressé » (au point d’en être devenu complètement tordu), et les civils attendaient toujours leur tour.
Aujourd’hui, à plus de 90 ans, Son Excellence gouverne encore, entouré de ministres à vie, de cousins à vie et de laudateurs professionnels qui, chaque matin, répètent le même refrain :
«Il faut qu’il reste au pouvoir sinon : Après lui, ce sera le chaos. »
Et comme le chaos est déjà bien installé, le peuple en conclut que finalement… ils n’avaient peut-être pas tort.
La Constitution Élastique : du sur-mesure présidentiel
Dans cette République, il existait un petit livre sacré : la Constitution. Au début, elle disait sagement :
« Nul de peut exercer plus de deux mandats présidentiels. »
Mais le Président, visionnaire et bricoleur à ses heures, découvrit que la Constitution était élastique. On pouvait la tirer, la recoudre, la retourner comme une vieille chaussette.
Depuis, elle est devenue un vêtement sur-mesure, ajusté à la taille de Son Excellence.
Ainsi, les mandats furent prolongés, rallongés, recyclés. Parfois même, pour varier les plaisirs, on inventa une « Nouvelle République » : République 2.0, 3.0, 4.0… Le Président, lui, restait le même, comme un logiciel qu’on met à jour sans jamais changer l’ordinateur.
Le Parlement des acclamations
Dans ce théâtre bien huilé, l’Assemblée nationale n’est rien de plus qu’un immense chœur d’applaudissements. Les députés ne connaissent ni débat ni contradiction : leur seule mission est de lever la main avec une synchronisation parfaite, comme une troupe de danse traditionnelle mal répétée.
Le chef éternue ? Standing ovation !
Il baille ? Vote unanime à l’unanimité de l’unanimité !
Ici, les lois ne se discutent pas, elles s’acclament comme des refrains de chansons populaires.
Quant au Sénat, inutile de chercher les grands sages qu’on nous promet : c’est devenu un foyer cinq étoiles pour cousins, tantes, beaux-frères et amis du régime, un club sélect où l’on ne demande aucun diplôme mais où l’on exige un applaudimètre performant.
Lire un texte de loi ? Trop fatigant.
Comprendre un budget ? Un sport olympique qu’ils ne pratiquent pas.
Mais pour taper des mains et répéter “oui, oui, mille fois oui !” avec conviction, ce sont de véritables champions du monde. Certains s’entraînent même à applaudir plus fort que leurs voisins, histoire de se faire remarquer et peut-être décrocher une petite faveur supplémentaire.
Dans ce décor, le Parlement ne sert plus à fabriquer des lois, mais à organiser un concours permanent d’acclamations. Ici, tout le monde brille : non pas par ses idées, mais par la puissance de ses paumes.
Les Opposants Fantômes : une comédie électorale
Mais qu’est-ce qu’une démocratie sans opposition ? Pour éviter que les élections ressemblent trop à une cérémonie d’intronisation, le Président inventa une espèce rare : les Opposants Fantômes.
Ces derniers surgissaient à chaque élection, criaient très fort contre le régime, menaçaient de boycotter… puis finissaient par féliciter Son Excellence pour sa victoire écrasante à 99,9 %.
Quant aux vrais opposants, ils avaient été soigneusement écartés par la Justice Domestiquée, une fidèle servante qui accusait toujours les gêneurs d’avoir comploté contre l’État avec une machine à écrire, un pigeon voyageur ou un vieux transistor.
La Garde Nationale des cousins
Toujours méfiant, le chef suprême s’est offert une armée à son image : une garde nationale tricotée maison, composée presque exclusivement de ses cousins, neveux et beaux-frères.
Le recrutement est simple : pas besoin de savoir marcher au pas, encore moins de connaître l’alphabet militaire. L’essentiel est d’avoir le bon nom de famille et de jurer fidélité au vieux fauteuil présidentiel.
Résultat : une troupe chamarrée où les fusils brillent plus que les médailles, et où les cris de guerre ressemblent souvent à des chants de mariage.
Mais comme la confiance n’exclut pas la prudence, cette garde est surveillée de près par des mercenaires étrangers grassement payés, véritables nounous armées jusqu’aux dents.
Eux seuls savent manier les armes modernes, pendant que les cousins paradent pour la photo. On dirait presque une grande pièce de théâtre : les locaux font semblant de protéger, les étrangers encaissent les millions, et tout le monde salue le chef comme s’il venait de sauver la planète.
La télévision nationale, chaîne unique de louanges
Chaque soir, le peuple n’a droit qu’à un seul spectacle : le journal télévisé officiel, qui ressemble moins à une source d’information qu’à une messe quotidienne en l’honneur du chef.
Les présentateurs rivalisent d’enthousiasme pour annoncer que le président a inauguré… un rond-point, une pompe à eau ou même un lampadaire. Derrière eux, les images se répètent : le vieux chef qui coupe un ruban, serre une main, ou reçoit un bouquet de fleurs plus grand que lui.
Les journalistes, transformés en troubadours modernes, n’ont qu’une mission : convaincre que le pays vit ses plus belles heures, pendant que les rues sombres, les hôpitaux vides et les écoles en ruine disparaissent derrière un rideau de sourires forcés.
À la télévision nationale, la météo elle-même semble attendre l’ordre du palais : il pleut si le président le veut, et le soleil brille quand il sourit.
Élections à 99,9 %”
Tous les cinq ans, on rejoue la grande pièce de théâtre électorale. Les affiches fleurissent, les meetings officiels se transforment en fêtes géantes avec tam-tams, bière et t-shirts gratuits. L’opposition ? Invisible, réduite au rôle de figurants. Le résultat est toujours le même : 99,9 % de suffrages pour le chef. Le seul suspense, c’est de savoir si on ose lui retirer le 0,1 % “par respect pour la démocratie”.
Les électeurs rient jaune mais jouent le jeu : certains disent même qu’ils votent deux ou trois fois, “pour être sûrs que ça compte”. Le soir venu, les médias annoncent la victoire avec une joie feinte, comme si le pays venait de décrocher la Coupe du monde.
Les applaudissements retentissent, les tambours battent, et le vieux président, un peu plus courbé, s’avance pour promettre qu’il est là “par la volonté du peuple”. Un peuple qui, lui, commence à se demander si sa volonté a vraiment été consultée.
L’économie de la famille royale
Ici, l’économie n’est pas un système national, mais une grande boutique familiale. Les mines appartiennent à un cousin, les marchés publics à un beau-frère, le pétrole à un oncle, et même les boulangeries de quartier finissent par porter le nom de la belle-sœur du président. Les appels d’offres sont tellement prévisibles qu’on pourrait écrire la liste des gagnants avant même l’annonce des projets.
Les rares investisseurs étrangers, s’ils veulent survivre, doivent accepter de s’associer avec un neveu ou de sponsoriser la fête d’anniversaire d’un petit-fils.
Résultat : tout circule en circuit fermé, comme un gigantesque repas de famille où les plats ne quittent jamais la table. Le peuple, lui, regarde de loin, en se demandant quand il pourra goûter aux miettes.
La Première Dame, gardienne du trône et du mystique
Dans la République de Kongolésie-Éternelle, tout passe par la Première Dame, surnommée en coulisses « Sa Majesté des Nominations ». Rien ne bouge sans son sceau : ministres, directeurs, ambassadeurs, conseillers… chacun doit d’abord franchir son salon avant d’espérer franchir le seuil du palais. En réalité, le décret présidentiel ne sort jamais sans un petit gribouillis de son rouge à lèvres.
Mais la Première Dame n’est pas seulement la gardienne des postes : elle est aussi la gardienne du mystique. Elle orchestre la protection spirituelle du Président, jonglant habilement entre marabouts de renom, sorciers aux herbes miraculeuses et prêcheurs évangéliques en quête de dons. Résultat : Son Excellence est blindé à la fois par l’encens, les incantations et l’eau bénite — aucun complot, qu’il soit terrestre ou céleste, ne peut l’atteindre.
À ses côtés, son frère, Ministre des Finances autoproclamé « caissier général du royaume », veille au bon fonctionnement de la pompe à argent : il alimente la Fondation familiale, abreuve les fidèles et assoiffe les récalcitrants.
Ensemble, la fratrie a inventé un modèle unique : la gouvernance familiale intégrale, où la politique, l’économie et la magie se rencontrent au sommet de l’État.
Le fils prodige
Pendant que le vieux chef s’accroche à son trône, l’héritier désigné, surnommé par certains “le fils prodige”, s’entraîne déjà à régner. Mais son royaume, pour l’instant, ce sont les palaces cinq étoiles de Paris, les rooftops de New York et les villas secrètes de la Côte d’Azur.
Entre deux vols en jet privé, il collectionne les montres hors de prix et les voitures de luxe, garées comme des trophées devant ses hôtels particuliers.
Toujours habillé de costumes de grandes marques, il parade plus qu’il n’étudie, distribue des sourires plus qu’il ne prononce de discours. Certains disent qu’il ne connaît pas encore la capitale de son propre pays, mais qu’il peut réciter par cœur la carte des boutiques de luxe de la 5ème Avenue et des Champs-Élysées.
Pour lui, la politique se résume à une simple attente : patienter dans le confort climatisé, jusqu’à ce que le fauteuil paternel se libère enfin.
Le culte des portraits
Dans les rues, impossible d’échapper au sourire figé du chef : son visage est partout. Sur les murs, les calendriers, les cahiers d’écoliers, jusque dans les salons de coiffure et les pharmacies. Certains disent même qu’on l’a aperçu sur les paquets de farine et les sacs de riz distribués avant les élections.
Les statues géantes veillent sur les places publiques, bras tendu vers un avenir qu’il est le seul à voir. Les slogans officiels, peints en lettres rouges, rappellent chaque jour que “le guide est éternel” et que “le peuple est heureux grâce à lui”. Dans ce décor, les enfants grandissent en croyant que le président a toujours existé, un peu comme le soleil ou la pluie. On se surprendrait presque à penser qu’un jour, son portrait remplacera directement le soleil dans le ciel.
Le Peuple Fatigué : entre résignation et humour
Le peuple, lui, oscillait entre désespoir et éclats de rire.
- Les grands-parents racontaient avec nostalgie l’arrivée triomphale du Président.
- Les parents se souvenaient de leurs adolescences bercées par ses promesses de « redressement national ».
- Les enfants n’avaient connu que lui à la télévision.
- Et les petits-enfants demandaient :
« Papa, c’est vrai qu’avant, il y avait d’autres présidents ? »
« On dit ça dans les livres d’histoire… mais personne n’en a jamais vu. »
Dans les marchés et les taxis, circulait une blague devenue proverbe national :
« Ici, il y a deux choses certaines : la saison des pluies… et la victoire du Président. »
La prophétie du chaos
À chaque rumeur de succession, le Président agitait son bâton et déclarait d’une voix grave :
« Si je pars, ce sera la guerre civile, l’apocalypse, le retour des dinosaures et peut-être même du paludisme mutant. »
Aussitôt, ses partisans reprenaient en chœur :
« Après lui, le déluge ! »
Et, à force de l’entendre, le peuple finit par se convaincre que la misère sous le Président Immortel était peut-être plus rassurante que le chaos annoncé.
Un royaume figé dans l’éternité du chef
Ainsi va ce pays où tout semble tourner autour d’un seul homme, de sa chaise dorée et de son souffle fatigué.
Le Parlement y a troqué sa voix contre des applaudissements mécaniques, le Sénat s’est mué en club familial pour cousins studieux… dans l’art d’applaudir, la garde nationale ressemble à une réunion de clan sous la surveillance de mercenaires étrangers, et les médias d’État ne savent plus prononcer que deux mots : “louange éternelle”.
À chaque élection, le peuple joue sa partition dans la farce des 99,9 % de suffrages, pendant que l’économie se partage comme un gâteau entre parents, oncles et tantes du palais.
Dans les rues, les portraits géants du chef surveillent chaque geste, imposant à la mémoire collective l’illusion d’une figure éternelle, comme si l’Histoire avait cessé d’exister en dehors de lui.
Et dans les coulisses, le fils prodige perfectionne son art de vivre dans le confort des jets privés, entouré de champagne et de voitures de luxe, en attendant son tour pour “sacrifier sa vie au service du peuple”.
Derrière les applaudissements forcés, les statues géantes et les cortèges clinquants, un peuple entier attend toujours le véritable spectacle : celui de la liberté, de la justice et du simple droit de vivre mieux. Mais dans ce théâtre figé, la pièce semble condamnée à se rejouer encore et encore, jusqu’à ce qu’un jour peut-être, le rideau tombe enfin.
Morale de l’histoire
On pourrait croire à une comédie si les rires ne restaient pas coincés dans la gorge. Car derrière les applaudissements serviles, les statues géantes et les cortèges de voitures noires, c’est tout un peuple qui trépigne dans l’ombre, en attente d’air frais et d’avenir.
La farce des 99,9 % amuse les puissants, mais fatigue ceux qui la subissent.
Et pendant que le fils prodige parade dans ses palaces, des millions de citoyens comptent leurs repas, leurs pas, leurs espoirs.
Morale de l’histoire ?
Quand le pouvoir devient un héritage de famille et que la République se déguise en sitcom de mauvais goût, ce n’est plus du théâtre : c’est une tragédie en plusieurs saisons, dont le peuple n’a jamais demandé à être le figurant.
Ainsi allait la vie en Kongolésie-Éternelle :
- Une Constitution élastique qui s’adapte à tous les caprices du pouvoir.
- Des Opposants Fantômes pour donner un air de compétition.
- Une Justice Domestiquée pour écarter les gêneurs.
- Une Première Dame toute-puissante, qui nomme, dé-nomme et re-nomme les collaborateurs comme on change de perruque, tout en gérant la sécurité mystique du trône à coups de prières évangéliques, d’encens maraboutiques et de potions sorcières.
- À ses côtés, son frère, Ministre des Finances et véritable trésorier de famille, guichet automatique au service de la Fondation présidentielle.
- Un peuple résigné qui rit pour ne pas pleurer.
- Et un Président Immortel qui, année après année, se présente comme le seul garant de la stabilité.
Dans certains royaumes africains, le Président n’est pas seulement chef d’État : il est patriarche éternel, protégé par les dieux et les décrets ; la Première Dame n’est pas seulement épouse : elle est reine-mère, DRH de la République et chef de la diplomatie spirituelle ; son frère n’est pas seulement ministre : il est caissier national certifié famille royale.
L’alternance est une légende, mais la dynastie familiale-mystique est une réalité bien concrète. Et si jamais vous vous demandez quand tout cela prendra fin, la réponse est simple :
— « Jamais. Pas tant que le ciel, les sorciers et la Banque Centrale marcheront main dans la main. »
Si vous pensez que cette histoire n’est que pure fiction, regardez bien autour de vous : il se pourrait que le Président Immortel ait déjà pris racine dans votre propre République.

