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Fiction intellectuelle : la voix de Frantz Fanon convoquée face à la tragédie rwandaise.
Frantz Fanon, disparu en 1961, n’a évidemment pas connu le génocide rwandais de 1994. Mais il nous a laissé une pensée profondément ancrée dans la psychanalyse du colonisé, dans l’étude des mécanismes de domination et dans l’analyse des effets psychiques de la violence.
L’exercice consiste donc à imaginer ce que pourrait être son regard, s’il avait pu assister à ce drame et en proposer une lecture à travers ses concepts.
Frantz Fanon se serait posé cette terrible question : comment un homme peut-il, un matin, se saisir d’une machette et découper son voisin avec qui il a partagé l’eau, la terre, la prière ?
Il aurait situé la réponse dans l’aliénation structurelle du colonisé, la fabrication d’identités rigides et opposées, et la transformation de cette altérité construite en justification du meurtre.
Fanon n’aurait pas cherché à attribuer des responsabilités, mais offrirait une grille psychanalytique pour comprendre comment une société peut être amenée à basculer dans la barbarie extrême contre elle-même.
Cet essai posthume et fictif ne vise ni à réécrire l’histoire, ni à justifier l’injustifiable, mais invite à s’interroger sur la manière dont la colonisation, en divisant les peuples et en rigidifiant les identités, a contribué à façonner les conditions psychiques de cette tragédie.
Il propose aussi une réflexion sur la mémoire, le pardon et la réconciliation, à la lumière des enseignements de Fanon.
La violence comme héritage historique
Le génocide rwandais n’est pas une irruption barbare sortie du néant : il est le produit d’une longue histoire de violences intériorisées, réorganisées et instrumentalisées par des structures de domination.
Comme analysé dans Les Damnés de la Terre, la colonisation est violence dès son origine. Elle imprime dans la chair et dans l’inconscient du colonisé un rapport pathologique à soi et à l’autre.
Au Rwanda, cette matrice coloniale a trouvé un terreau particulier : celui d’une société monarchique préexistante, où le pouvoir était concentré dans les mains d’une élite tutsie.
Cette domination n’était pas vécue sur le mode racial, mais comme une hiérarchie sociale souple, régulée par des contrats de clientèle (ubuhake) et ouverte à une certaine mobilité (un Hutu pouvait devenir Tutsi par ascension sociale, et inversement).
Ce système, bien que marqué par des inégalités, n’avait pas figé les identités.
La colonisation, en revanche, transforma cette structure en une fracture radicale. Les Allemands, puis surtout les Belges, fixèrent les identités, leur donnèrent une valeur raciale, et instituèrent des cartes d’identité où l’ethnie devint un marqueur définitif.
Ce qui n’était qu’un rapport de pouvoir historique devint une catégorie biologique figée, et donc une blessure permanente dans la psyché collective.
La fabrication de l’ennemi intérieur
La logique coloniale s’appuie toujours sur des relais. Le colonisateur n’exerce pas seul sa domination : il délègue, il érige certains segments de la société en médiateurs, il en rabaisse d’autres.
Ainsi, la hiérarchie précoloniale fut utilisée comme instrument de gouvernement. Les Tutsi, associés à l’autorité coloniale, furent transformés en intermédiaires malgré eux, tandis que les Hutus furent identifiés comme les masses à contrôler.
Cette instrumentalisation introduisit un poison durable : le voisin devint le miroir de l’oppression. Non parce qu’il incarnait réellement le colon, mais parce qu’il avait été désigné comme tel par le système.
La haine ne naît pas spontanément entre paysans vivant sur la même colline ; elle est inculquée par un ordre politique qui a besoin de divisions pour régner.
De la violence intériorisée à la violence libérée
Lorsque la société postcoloniale se retrouve fragilisée par la pauvreté, la crise démographique et la guerre, cette violence accumulée explose.
Les idéologies extrémistes, les radios de la haine et la propagande trouvent alors un terrain psychique préparé depuis des décennies.
La psychanalyse révèle ici un processus de clivage : pour que le meurtre soit possible, il faut que le voisin cesse d’être perçu comme humain. Les discours qui parlent de « cafards » ou de « serpents » ne sont pas de simples insultes : ils sont le mécanisme psychique qui rend possible l’acte de tuer.
Le sujet, dans sa psyché colonisée, croit se libérer de ses frustrations en massacrant celui qu’il croit être l’incarnation de son malheur. Mais ce faisant, il s’enchaîne à un autre trauma : celui d’avoir tué son semblable.
Survivants, bourreaux et descendants : une mémoire corporelle
Le drame rwandais ne s’arrête pas en juillet 1994. Il se poursuit dans les corps et les esprits.
- Les survivants portent la douleur des pertes, mais aussi une culpabilité paradoxale d’avoir échappé là où tant sont tombés.
- Les bourreaux, même lorsqu’ils sont jugés et condamnés, vivent avec une transgression absolue : ils ont aboli l’interdit fondateur du meurtre de l’innocent voisin.
- Les descendants, enfin, héritent d’un silence pesant, de souvenirs indicibles qui s’inscrivent dans les gestes, les colères et les cauchemars transmis.
Ainsi, le génocide n’est pas seulement un événement du passé : c’est une mémoire vivante et traumatique, transmise de génération en génération.
Oubli, pardon, réconciliation
Peut-on oublier ? Non, l’oubli serait une mutilation, un déni de l’histoire.
Peut-on pardonner ? Oui, mais le pardon n’est pas amnésie. Il exige que la vérité soit dite, que la justice soit rendue, que les victimes soient reconnues.
Peut-on se réconcilier ? Oui, mais à une condition : que soient détruits les cadres identitaires figés imposés par la colonisation. Tant que l’on continue de voir l’autre par le prisme d’une catégorie raciale inventée, la blessure reste ouverte.
La réconciliation véritable passe par la déconstruction de ces catégories, par la reconnaissance de l’humanité partagée et par l’intégration du trauma dans une mémoire collective assumée.
Dépasser les fractures héritées
Le Rwanda enseigne une vérité tragique mais universelle : lorsqu’un colonisateur s’appuie sur une hiérarchie locale pour gouverner, il en fait une fracture mortelle. Ce qui, dans le passé, relevait d’un rapport social flexible devient, sous l’effet du colonialisme, une frontière infranchissable.
Le génocide de 1994 n’est donc pas l’aboutissement d’une haine immémoriale, mais la conséquence d’une construction politique et psychique imposée et instrumentalisée, puis libérée sous sa forme la plus destructrice.
Décoloniser, c’est non seulement expulser le colon, mais aussi détruire les divisions qu’il a laissées derrière lui. C’est refuser que le frère devienne l’ennemi. C’est reconnaître que la machette levée contre l’autre retombe toujours, d’abord et avant tout, sur l’humanité commune.
Pourtant, dans l’après-coup du désastre, un fait mérite d’être salué : sous la conduite de Paul Kagamé, le Rwanda a réussi à canaliser les pulsions de vengeance qui auraient pu prolonger indéfiniment le cycle de la haine.
En refusant de s’abandonner à la logique du ressentiment, le pays a pu engager un processus de réconciliation inédit, où la frontière artificielle entre « Hutu » et « Tutsi » a été effacée au profit d’une identité nationale commune.
Cette entreprise, qui vise à restituer à chaque citoyen la plénitude de son humanité sans assignation ethnique, constitue une performance politique et psychique majeure à saluer.
L’histoire dira si cette œuvre salutaire survivra à son initiateur.
Mais l’espérance est claire : que le Rwanda, né des cendres d’un drame inouï, devienne un pays exemplaire, où la mémoire du passé n’alimente plus la haine mais soutient la vigilance et la dignité partagée.

