Manifeste pour la vérité : Les défis insurmontables de la gestion d’entreprise au Sénégal

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Diriger une entreprise est partout dans le monde une aventure risquée, faite d’incertitudes, d’efforts et de sacrifices.

Mais au Sénégal, cette aventure prend des allures de combat quotidien contre une réalité sociale et professionnelle profondément enracinée : l’absence de conscience professionnelle et la prédation systématique du personnel à l’égard de son employeur.

Si le discours ambiant glorifie l’entrepreneuriat comme une voie royale vers le développement, la vérité est toute autre.

Beaucoup d’entreprises meurent non pas parce que leur modèle économique est mauvais, ni parce que leurs dirigeants manquent de compétence ou de ressources, mais parce que leurs salariés sabotent volontairement ou inconsciemment leur marche en avant.

Ce manifeste ne cherche pas à ménager les susceptibilités. Il s’agit de dire la vérité, avec fermeté et sévérité, sur une réalité scandaleuse, injuste et malhonnête, qui étouffe l’initiative privée et décourage des générations d’investisseurs, y compris les plus patriotes de la diaspora.

Une conscience professionnelle absente : quand l’excuse devient un mode de vie

Les retards : une banalité érigée en norme

Au Sénégal, il est devenu presque culturellement admis qu’un salarié n’arrive jamais à l’heure. Les justifications sont infinies et souvent grotesques :

  • « Il pleuvait, je ne pouvais pas venir travailler » ;
  • « J’ai été bloqué par les embouteillages » (alors que ces embouteillages sont quotidiens et donc prévisibles) ;
  • « Je devais accompagner ma mère à l’hôpital » ;
  • « J’ai un décès ou un baptême ».

Ces prétextes deviennent des rituels.

Chaque jour, un salarié trouve une excuse pour justifier sa nonchalance, et l’employeur, impuissant, constate la perte de productivité.

Les absences : le triomphe du prétexte social et religieux

Le vendredi, dès 13 heures, une bonne partie des salariés disparaît sous prétexte d’aller prier à la mosquée. Très rares sont ceux qui reviennent ensuite sur leur poste de travail. Le week-end commence ainsi le vendredi après-midi, transformant la semaine légale de travail en une parodie.

Lors des grandes manifestations religieuses – Magal de Touba, Gamou de Tivaouane, ou autres – les absences ne se comptent plus en jours mais en semaines. Une seule journée fériée religieuse se transforme en une semaine entière d’absentéisme généralisé. Les entreprises tournent alors au ralenti, comme si la survie économique pouvait attendre.

La rémunération exigée sans contrepartie

À la fin du mois, ces mêmes salariés exigent leur salaire, parfois même avec insistance, sans jamais se poser la question de savoir s’ils ont donné à l’entreprise une contrepartie réelle. Pour beaucoup, le travail n’est pas un engagement, mais un droit à un revenu, indépendamment de la productivité fournie.

Un comportement prédateur : l’entreprise comme une proie à exploiter

Le vol et la petite prédation quotidienne

Beaucoup de dirigeants constatent avec amertume que leur entreprise est vidée à petit feu par des vols répétés. Cela va des fournitures de bureau subtilisées aux marchandises revendues sous le manteau.

Dans la restauration, il est courant que les caissiers rognent sur la caisse ou que des employés partent avec des denrées pour leurs proches. Le salarié ne considère pas cela comme du vol, mais comme une sorte de « prime » qu’il s’octroie lui-même.

Les conflits d’intérêt et activités parallèles

Le cas le plus destructeur est celui du salarié qui exerce en parallèle une activité personnelle identique ou concurrente à celle de l’entreprise.

Dans le commerce, il détourne les clients pour les diriger vers sa propre boutique.

Dans le transport, il utilise le véhicule de l’entreprise à des fins personnelles.

Dans les services, il offre directement ses compétences aux clients en court-circuitant son employeur.

Cette duplicité est un véritable cancer pour l’entreprise, qui voit son marché sapé de l’intérieur par ceux-là mêmes qu’elle rémunère.

La logique de la « débrouillardise »

La devise officieuse est simple : « On ne s’enrichit pas en travaillant, mais en se débrouillant ». Cette mentalité, profondément ancrée, encourage les comportements opportunistes et frauduleux.

L’employeur est perçu non comme un partenaire mais comme une « vache à lait » dont il faut tirer un maximum d’avantages, souvent au détriment de la survie de l’entreprise elle-même.

L’héritage historique et culturel : quand le passé étouffe l’avenir

La culture de la fonction publique post-indépendance

À l’indépendance, l’État sénégalais était le principal employeur. Des dizaines de milliers de fonctionnaires furent embauchés sans mécanismes de contrôle ni culture de performance. Le travail se résumait à « être présent », sans obligation de résultats.

Cette mentalité de « présence sans productivité » s’est transmise de génération en génération et s’est infiltrée dans le secteur privé.

Une sacralisation du social au détriment de l’économique

Au Sénégal, la famille et la communauté priment sur tout, y compris sur l’entreprise. Un décès au village, un baptême, une cérémonie religieuse deviennent des priorités absolues, sans considération pour l’activité professionnelle. L’entreprise passe toujours après. Cet héritage social, bien que culturellement compréhensible, devient économiquement suicidaire.

La diaspora : un patriotisme broyé par la réalité locale

Les Sénégalais de la diaspora qui investissent au pays partent avec des intentions nobles : créer de l’emploi, transférer leur expertise, contribuer au développement. Mais très vite, ils se heurtent à une hostilité passive de leur personnel.

Habitués aux standards d’Europe, du Canada ou des États-Unis, où le travail est rigoureux et structuré, ils découvrent un monde où le sérieux est considéré comme de la naïveté et où leur argent est vu comme « tombé du ciel ».

Beaucoup sont pris pour des « vaches à lait » censées distribuer des salaires et tolérer tous les abus. Résultat : nombre de projets finissent par échouer, non pas parce que le marché est mauvais, mais parce que le personnel est déloyal et prédateur.

Les solutions de survie : fermeté, contrôle et désillusion

Être constamment derrière les salariés

Le dirigeant est contraint d’adopter un management de proximité permanent. Une absence de supervision se traduit immédiatement par des abus. Dans une petite entreprise sans contrôle interne structuré, cela devient un enfer pour le propriétaire, épuisé d’être toujours en position de « gendarme ».

Le management autoritaire comme seul rempart

Beaucoup finissent par imiter les Libanais installés au Sénégal, connus pour leur fermeté. Ces derniers sont présents en permanence dans leurs entreprises, sanctionnent immédiatement le moindre écart et passent leurs journées à réprimander.

Cette sévérité, quoique difficile psychologiquement, est parfois le seul moyen d’assurer un minimum de discipline.

Un manifeste pour le changement

La vérité est dure, mais elle doit être dite : le principal frein au développement de l’entrepreneuriat au Sénégal n’est pas l’État, ni la fiscalité, ni le manque de financements. Ce frein, c’est l’absence de conscience professionnelle et le comportement prédateur d’une grande partie du personnel salarié.

Tant que les salariés considéreront l’entreprise comme une vache à lait plutôt que comme un projet collectif, tant que les absences, les retards, les vols et les conflits d’intérêt seront tolérés, aucune politique d’appui à l’entrepreneuriat ne portera ses fruits.

Les entrepreneurs doivent comprendre que leur survie passe par :

  • la mise en place de règles strictes et de sanctions immédiates ;
  • le recrutement basé sur la compétence et la loyauté, et non sur le lien social ;
  • l’instauration de systèmes de contrôle, même rudimentaires, pour éviter la dérive ;
  • une vigilance permanente et une fermeté sans faille.

Mais au-delà des solutions individuelles, c’est une véritable révolution culturelle qu’il faut amorcer : redonner au travail sa valeur, inculquer la discipline, et replacer l’intérêt collectif au-dessus des intérêts immédiats. Sans cela, l’entrepreneuriat restera au Sénégal une bataille perdue d’avance.

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