La tentation d’une recolonisation : une menace qui plane sur l’Afrique

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Alors que le fondateur de Blackwater, Erik Prince, appelle ouvertement à une « recolonisation » de l’Afrique, le spectre impérial ressurgit dans un contexte mondial marqué par le retour des rapports de force bruts et le second mandat de Donald Trump. Fragilisé par ses contradictions internes mais riche de ressources stratégiques convoitées, le continent africain se retrouve à la croisée des chemins : résister à cette nouvelle tentation impérialiste ou risquer de voir son destin à nouveau confisqué.

Le retour du spectre impérial

Dans son podcast Off LeachErik Prince, fondateur de la sulfureuse société militaire privée Blackwater, a lâché une bombe diplomatique. Selon lui, les États-Unis doivent « redevenir impérialistes » et prendre en main le destin de pays africains qu’il estime « incapables de se gérer eux-mêmes ». Interrogé sur une possible résurgence du colonialisme, sa réponse fut glaçante : « Oui absolument. »

Ces propos, qui auraient semblé délirants il y a quelques décennies, trouvent aujourd’hui un écho troublant. Ils s’inscrivent dans un climat international où les rapports de force se durcissent et où la logique de puissance brute reprend ses droits. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche pour un second mandat accentue cette tendance : l’idée que la domination, l’annexion et la tutelle coloniale puissent redevenir des instruments politiques légitimes n’est plus confinée aux marges, elle gagne les cercles de pouvoir.

Pour l’Afrique, continent marqué par les cicatrices profondes de la colonisation et les séquelles persistantes du néocolonialisme, ces déclarations sonnent comme une alerte. À l’heure où elle peine à surmonter ses contradictions internes et à trouver un modèle de développement durable, la menace d’une recolonisation — qu’elle prenne la forme d’une tutelle politique, d’un contrôle économique ou d’une mainmise sécuritaire — n’est plus un fantasme, mais une hypothèse crédible.

La question cruciale est dès lors posée : l’Afrique est-elle condamnée à voir d’autres écrire son destin à sa place, ou saura-t-elle trouver en elle-même la force de résister à ce retour du spectre impérial ?

Une Afrique fragilisée par ses propres contradictions

Des réussites fragiles dans un océan de crises

Soixante ans après les indépendances, l’Afrique peine encore à affirmer son autonomie. Certes, des réussites existent : des démocraties relativement stables comme le Sénégal, le Ghana, le Cap-Vert ou le Botswana ; des croissances économiques fulgurantes dans certains pays ; une jeunesse dynamique, innovante et très présente dans la révolution numérique. Mais ces lueurs d’espoir ne doivent pas masquer un tableau globalement assombri par des crises persistantes.

La crise de gouvernance

L’un des talons d’Achille du continent réside dans la gouvernance. Trop d’États restent prisonniers de régimes autoritaires où les dirigeants s’accrochent au pouvoir au-delà de leur légitimité. La manipulation des constitutions pour prolonger les mandats est devenue une pratique courante. Les élections sont souvent contestées, entachées de fraudes et suivies de violences meurtrières.

Cette stagnation politique mine la confiance des citoyens, nourrit le désenchantement et fragilise la citoyenneté. Sans alternance réelle, sans contre-pouvoirs efficaces, nombre de régimes africains se réduisent à des systèmes de prédation plus qu’à de véritables démocraties.

L’instabilité chronique

Depuis les années 1960, le continent est secoué par une succession de coups d’État. Le phénomène connaît aujourd’hui un inquiétant regain, notamment au Sahel — Mali, Burkina Faso, Niger, Guinée. Ces coups d’état militaires, loin d’apporter la stabilité, aggravent la vulnérabilité de pays déjà menacés par l’insécurité jihadiste et la pauvreté.

À cela s’ajoutent des guerres civiles récurrentes : en République centrafricaine, en République démocratique du Congo, au Soudan du Sud, ou encore en Éthiopie avec la crise du Tigré. Les violences intercommunautaires, exacerbées par la faiblesse de la cohésion nationale et par des ingérences extérieures, produisent des millions de déplacés et de réfugiés.

Le poison de la corruption

Autre fléau endémique : la corruption. Les élites politiques et économiques détournent les ressources nationales à leur profit. Les scandales financiers se succèdent dans une impunité quasi totale, pendant que les infrastructures vitales — hôpitaux, écoles, routes — sont négligées. Cette captation des richesses alimente la défiance citoyenne, fragilise la cohésion sociale et prive des millions d’Africains d’un avenir digne.

L’exode massif de la jeunesse

Face à ce climat délétère, l’émigration apparaît comme l’unique horizon pour des millions de jeunes Africains. Ils fuient le chômage, la pauvreté et l’absence de perspectives. Cet exode a des conséquences multiples : perte de capital humain pour les pays d’origine, tensions migratoires en Europe, montée des extrêmes droites en Occident. Les flux migratoires sont instrumentalisés pour présenter l’Afrique comme une menace, nourrissant ainsi les discours sécuritaires et xénophobes.

En somme, les contradictions internes du continent alimentent une perception extérieure qui justifie, aux yeux de certains, l’idée d’une tutelle étrangère.

La convoitise des richesses africaines

Un continent assis sur un trésor

L’Afrique est l’un des continents les plus riches en ressources naturelles. Pétrole, gaz, or, diamants, cobalt, lithium, terres rares : autant de minerais indispensables à l’économie mondiale. Le Congo détient à lui seul près de 70 % des réserves mondiales de cobalt, essentiel aux batteries électriques. Le Niger fournit une part stratégique de l’uranium mondial. L’Afrique australe concentre des gisements de platine et de diamants parmi les plus riches.

À cela s’ajoutent de vastes terres arables encore sous-exploitées, faisant du continent un potentiel grenier alimentaire planétaire.

Une bataille mondiale pour l’accès aux ressources

Ces richesses attisent l’appétit des puissances. La Chine a multiplié ses investissements en infrastructures en échange d’un accès privilégié aux minerais. La Russie a consolidé son influence en Centrafrique, au Mali et ailleurs. Les États-Unis et l’Europe cherchent à préserver leur position historique, mais leur emprise est contestée.

Derrière les discours officiels de coopération, une lutte acharnée se joue pour le contrôle des ressources stratégiques.

Le discours sécuritaire comme alibi

C’est dans ce contexte que s’inscrivent les propos d’Erik Prince. Le raisonnement est cynique : puisque certains pays africains seraient incapables de gérer leurs ressources, il faudrait qu’une puissance extérieure impose l’ordre. L’alibi sécuritaire — lutte contre le terrorisme, maîtrise des flux migratoires, stabilisation politique — sert à masquer une logique prédatrice.

La « recolonisation » moderne se draperait dans les habits de la stabilité et de la coopération, mais son essence resterait la même : capter les richesses africaines au profit des puissants.

Le rôle croissant des armées privées

Blackwater et Erik Prince : l’ombre portée du mercenariat moderne

Créée en 1997 par Erik Prince, Blackwater est devenue le symbole du mercenariat contemporain. Sa montée en puissance s’est opérée lors des guerres d’Irak et d’Afghanistan, où Washington externalisa massivement ses opérations militaires. Rebaptisée Xe puis Academi, la société fut au cœur de scandales retentissants, dont le massacre de la place Nisour à Bagdad en 2007.

Au centre de cette histoire : Erik Prince, héritier fortuné, ex-Navy SEAL et proche des cercles conservateurs américains. Pour lui, la guerre est un service commercial. Son appel à une recolonisation de l’Afrique n’est pas une provocation isolée, mais la prolongation logique d’une vision où la puissance militaire se privatise et où la souveraineté peut être marchandée.

Quand la sécurité devient un marché

Confier sa sécurité à des mercenaires revient à céder une part de sa souveraineté. Les gouvernements qui le font s’exposent à une dépendance asymétrique : la protection est échangée contre des concessions minières, des contrats opaques ou des alignements politiques.

La sécurité est désormais un marché international, où les entreprises vendent la guerre au plus offrant. Cette marchandisation fragilise l’indépendance des États et installe une nouvelle forme de tutelle.

Mercenaires et diplomatie parallèle : la souveraineté en sursis

Les armées privées ne se contentent pas d’intervenir militairement : elles deviennent des instruments de diplomatie parallèle.

Dans les années 1990, Executive Outcomes avait déjà imposé sa marque en Sierra Leone et en Angola, en brisant des rébellions contre des concessions minières.

Plus récemment, le groupe Wagner a pris pied en Centrafrique et au Mali, sécurisant des régimes fragiles tout en contrôlant des ressources stratégiques. 

Dyck Advisory Group au Mozambique ou STTEP au Nigeria illustrent le même mécanisme : face à des armées débordées, les mercenaires s’imposent comme recours ultime, mais leur aide n’est jamais gratuite.

Les conséquences sont lourdes.

En Centrafrique, des pans entiers de l’économie minière ont été concédés aux Russes.

Au Mali, Wagner, censé combattre le terrorisme, a été accusé de massacres de civils.

Au Mozambique, l’intervention du Dyck Advisory Group a certes contenu une insurrection, mais au prix d’exactions dénoncées par Amnesty International.

Dans chacun de ces cas, la souveraineté nationale est affaiblie et les populations locales payent le prix fort.

Trump 2 et la banalisation de l’impérialisme

America First sans fard

Le second mandat de Donald Trump marque une rupture nette avec le multilatéralisme. Sa doctrine est brutale : les alliances ne valent que si elles servent directement les intérêts américains. Le droit international est relégué au second plan face à la force.

Cette vision ouvre la porte à un discours décomplexé où l’annexion, la domination et même la recolonisation redeviennent des options politiques.

Quand l’impérialisme devient un projet

Dans ce climat, les propos d’Erik Prince ne sont plus marginaux. Ils s’inscrivent dans un courant idéologique plus large qui tend à banaliser l’idée d’un retour impérial. Ce qui paraissait impensable hier devient un scénario discuté aujourd’hui.

Quand le discours cesse d’être une provocation

Prince n’est pas seul. Des voix comme celle de Candace Owens, commentatrice américaine, osent qualifier la colonisation de « bilan positif ».

Dans certains cercles stratégiques occidentaux, l’idée d’une tutelle extérieure est formulée sous des termes plus feutrés : « responsabilité de protéger », « stabilisation », « restauration de l’ordre ».

Beaucoup considèrent ces discours comme absurdes ou anachroniques. Mais l’histoire récente a montré que ce qui paraît extravagant peut vite devenir réalité. L’Ukraine en est la preuve : nul n’aurait cru possible le retour d’une guerre de conquête en Europe.

En Afrique, les fractures internes et la compétition mondiale pour les ressources créent un terrain favorable à la résurgence d’une logique impérialiste.

Prendre ces avertissements à la légère reviendrait à s’exposer demain à une réalité brutale. Car derrière le vernis idéologique, ce qui motive ces appels reste constant : la convoitise des richesses africaines.

L’urgence d’une prise de conscience africaine

L’Afrique est à la croisée des chemins. Soit elle continue de s’enfoncer dans ses contradictions internes et laisse d’autres puissances dicter son avenir, soit elle prend résolument en main son destin.

La menace de recolonisation, brandie sans détour par Erik Prince, n’est pas une provocation isolée : c’est un avertissement. Dans un monde où la brutalité reprend ses droits, les faibles sont appelés à être dominés s’ils ne trouvent pas en eux-mêmes la force de résister.

La réponse africaine doit être multiple :

  • renforcer les institutions démocratiques et mettre fin aux régimes prédateurs ;
  • unir les nations dans une véritable communauté politique et économique ;
  • valoriser les richesses naturelles au bénéfice des populations locales ;
  • bâtir une sécurité autonome, indépendante des mercenaires et des armées étrangères.

Car si l’Afrique ne se prend pas en main, d’autres le feront à sa place — et pas dans son intérêt. L’histoire a déjà montré ce que cela signifiait : exploitation, domination, dépossession. La génération actuelle porte la responsabilité historique de ne pas laisser ce scénario se répéter.

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