Lettre d’un jeune citoyen du pays du plus vieux président au monde

À quelques jours de ma première élection, j’écris cette lettre comme un cri dans le désert. Je n’ai connu qu’un seul président. Mon vote ne changera rien, mais ma voix doit résonner.

Monsieur le Président,

Mon père a quarante trois ans : la durée de ton règne ! J’aurai dix-huit ans dans quelques jours, à temps pour accomplir mon tout premier geste citoyen : voter. Un moment censé être historique pour moi, symbolique, important. Mais en vérité, il n’aura rien de tout cela. Mon vote ne servira à rien, et tout le monde le sait.

Le résultat de cette élection est déjà scellé comme un testament, avant même que l’on ouvre les urnes. On vous annonce vainqueur, encore une fois, pour la huitième fois. Et moi, je ne peux qu’assister, impuissant, à ce théâtre où vous êtes à la fois acteur principal, metteur en scène, producteur et public.

Mon père est né sous votre règne ; moi aussi. J’y ai appris à marcher, parler, rêver, ou plutôt, à ne plus rêver. Vous êtes là depuis si longtemps que votre visage n’est même plus une image : c’est une habitude. Une habitude accrochée aux murs, aux panneaux publicitaires le long de nos routes, aux discours diffusés à la télévision d’État. Une habitude qui ressemble à une fatalité.

On m’a dit que vous étiez le “père de la nation”. Mais quel père reste accroché à la maison alors que ses enfants crèvent d’envie de respirer l’air libre ? Vous nous avez élevés dans l’ombre, Monsieur. Une ombre froide, épaisse, sans saisons ni promesses.

Je t’écris parce que ma voix, comme celle de tous mes amis, s’est perdue dans le brouhaha du désespoir. Nous n’avons plus de slogans, plus de promesses, plus d’avenir. Nous vivons dans un pays où l’avenir est un mot interdit, où la jeunesse est un décor folklorique qu’on sort pour danser aux fêtes nationales.

On nous parle de stabilité. Quelle stabilité ? Celle des cimetières ? On nous parle de paix. Quelle paix ? Celle du silence forcé ? On nous parle d’expérience. Quelle expérience ? Celle d’avoir vieilli au pouvoir pendant que le pays rajeunit dans la misère ?

Je te regarde, toi et ton cercle de patriarches, ces visages que la télévision maquille comme on repeint des statues. Vous êtes la gérontocratie en parade, la République des fauteuils roulants, des discours éternels, des sourires en formol.

Le chef du Parlement s’endort sur les lois, le chef d’état-major confond le micro avec son médicament, le ministre de la justice tremble plus que la balance qu’il est censé tenir.

Vous dirigez un peuple dont vous ne voyez plus les visages, dont vous n’entendez plus les cris. Vous dirigez des fantômes que vous appelez citoyens.

Vous êtes entouré d’hommes si âgés que leurs mémoires datent d’avant la naissance de mon père. Des visages tirés, repassés, repeints à chaque allocution. Des esprits fatigués, mais encore accrochés au pouvoir comme à une perfusion. Le chef de la police a 93 ans, le président de l’assemblée en a 85, et vous, vous en avez 92. Le pays, lui, a 18 ans d’âge médian.

Pendant ce temps, nos routes se cassent, nos hôpitaux se vident, nos écoles se meurent. La moitié de mes amis rêve de l’Europe, non pas pour vivre mieux, mais juste pour vivre tout court. Ceux qui restent se noient lentement dans l’attente. Nous avons dix-huit ans, mais on nous parle comme à des vieillards : « Soyez patients », « le pays avance », « le temps du peuple viendra ».

Mais, Monsieur, quarante-trois ans de patience, c’est déjà une forme de deuil.

Pendant que vous vieillissiez dans le confort feutré de vos résidences helvétiques, nous vieillissions trop vite dans la précarité de vos échecs. Vos ministres presque centenaires gouvernent un peuple d’enfants. Vos généraux en fauteuils roulants commandent une armée de jeunes qui ne veulent plus se battre. Votre République est un mouroir à idées neuves, un sanctuaire pour vieilles gloires.

Monsieur, je ne vous en veux même plus. Je suis juste fatigué. Fatigué de ce règne sans fin. Fatigué de ces élections sans choix. Fatigué d’espérer sans espoir. Mes amis partent, les uns après les autres. Ils embarquent dans des pirogues, des avions, des illusions. Pas pour fuir le pays, non : pour fuir l’absence d’avenir.

Dans quelques jours, j’irai voter. Non pas pour un candidat, les vrais ont été écartés ou réduits au silence. J’irai déposer mon bulletin comme on dépose une plainte au ciel. Il ne servira à rien, mais il témoignera. Ce bulletin, je voudrais en faire une lettre. Une lettre à vous, Monsieur. Une supplique.

Je sais que tu ne liras probablement jamais ces lignes. On t’a enfermé dans une forteresse dorée, à mille kilomètres du réel, entouré de gardes, de courtisans et de médecins suisses. Tu n’entends plus le bruit des marchés, tu n’as plus senti l’odeur de la poussière après la pluie, tu ne sais plus combien coûte un pain, ni combien de jeunes s’entassent dans une salle de classe sans tableau.

On dit que tu gouvernes, mais c’est toi qu’on gouverne. Tu es devenu le symbole vivant d’un pays figé, une marionnette que ton entourage agite pour prolonger ses privilèges.

Et pourtant, malgré ma colère, j’ai de la pitié pour toi, car tu ne sembles plus comprendre ce que tu fais. Tu sembles fatigué, Monsieur. Tes yeux cherchent encore l’applaudissement, mais c’est le silence que tu reçois. Le pays entier est suspendu à ton souffle, non pas par respect, mais par habitude. Tu es devenu l’habitude d’une nation. Une habitude qu’on ne sait plus briser.

Laissez-nous respirer. Laissez-nous vivre. Laissez-nous, simplement.

Vous avez eu votre temps. Plus que quiconque. Quarante-trois ans. Huit mandats. Un siècle politique. L’histoire ne vous oubliera pas, mais la jeunesse, elle, n’en peut plus. Nous voulons tourner la page. Vous, vous la relisez sans fin.

Je ne suis ni rebelle, ni militant. Je suis juste un enfant de votre règne. Et aujourd’hui, je vous écris depuis ce lieu que vous ne visitez plus : la réalité.

Nous ne voulons pas votre chute, Monsieur. Nous voulons votre départ. Tranquille, digne, volontaire. Avant que le silence du peuple ne devienne colère. Avant que la mémoire ne se transforme en oubli. Avant que votre nom, gravé partout, ne devienne un graffiti de trop sur les murs du passé.

Je suis jeune, Monsieur. Mais je suis las. Et je crie. Pour que vous sachiez. Pour que le monde sache. Pour que l’Histoire, elle, n’oublie jamais.

Un fils de votre règne.

En quête d’un pays qu’il n’a jamais eu le droit de choisir.

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