La peur du féminin : le vrai moteur de la domination masculine : voyage au cœur d’une asymétrie universelle

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Partout sur la planète, des ruelles de Kaboul aux avenues de Paris, des villages du Sahel aux gratte-ciels de New York, une même ligne de fracture traverse l’humanité : celle qui sépare, hiérarchise et souvent humilie la moitié féminine du monde.

Des femmes invisibles, réduites au silence ou assignées à la marge, sous le poids de la loi des hommes.

Qu’elle s’exerce par la violence directe ou par les mille subtilités du pouvoir symbolique, la domination masculine est le système de pouvoir le plus ancien, le plus universel et le plus résistant que l’histoire ait connu.

Mais pourquoi ?

Pourquoi cette domination se reproduit-elle, de siècle en siècle, sous des formes différentes mais avec la même constance ?

La réponse ne se limite pas à l’économie ou à la religion.

Elle plonge dans les profondeurs de la psyché humaine, dans ce que Freud appelait le continent noir de la féminité.

Le ventre de la peur : les racines psychologiques de la domination

Avant d’être politique, la domination masculine est affaire d’inconscient. Depuis la nuit des temps, l’homme éprouve une angoisse viscérale devant la puissance de la femme : celle de donner la vie. Elle crée, lui non. Et c’est là, dans cette asymétrie biologique originelle, que naît une blessure narcissique fondamentale.

Pour se libérer de cette dépendance, les hommes ont bâti des civilisations entières sur un principe simple : nier la puissance du féminin pour exister comme sujets autonomes.

Freud parlait d’une peur de la castration : l’homme redouterait inconsciemment la femme comme celle qui peut lui « ôter » son pouvoir symbolique, celle dont le corps, mystérieux et cyclique, échappe à sa maîtrise rationnelle.

De là découle le besoin de contrôle : contrôle du corps féminin, de sa sexualité, de sa fécondité, de sa liberté. La domination devient alors une défense psychique collective, une armure contre l’angoisse de la perte de pouvoir.

Dans cette perspective, le patriarcat n’est pas qu’un système social : c’est une pathologie de l’inconscient collectif.

La projection du déséquilibre intérieur : Jung et la guerre des archétypes

Carl Jung avait donné à cette dynamique un visage symbolique.

Il affirmait que chaque homme porte en lui une part féminine, l’Anima, et chaque femme une part masculine, l’Animus.

Or, les cultures patriarcales ont enseigné aux hommes à refouler leur Anima : leur part d’intuition, d’émotion, de réceptivité, pour s’identifier exclusivement à la force, à la raison, à la domination.

Ce refoulement crée une tension intérieure : ce que l’homme rejette en lui, il le projette sur la femme réelle qu’il perçoit alors comme menaçante, incontrôlable, voire inférieure.

Ainsi, la domination des femmes est aussi la projection extérieure d’un déséquilibre intérieur.

L’homme ne combat pas seulement la femme : il combat le féminin en lui.

De là naît une virilité de défense, celle qui se construit contre la faiblesse, contre l’émotion, contre la vulnérabilité : autant de qualités perçues, à tort, comme « féminines ».

Le patriarcat serait alors, selon Jung, le symptôme d’une humanité qui n’a pas encore réconcilié ses deux principes intérieurs : le masculin et le féminin.

Le religieux et la peur du corps féminin

Les grandes religions monothéistes, dans leur interprétation patriarcale, ont consolidé cette peur originelle en la sacralisant.

Dans la Bible, Ève est celle qui introduit le péché ; dans le Coran, la femme est source de tentation ; dans le christianisme médiéval, elle est tour à tour Vierge ou sorcière, pure ou maudite, jamais simplement humaine.

Cette ambivalence nourrit une vision du monde où le féminin doit être contenu, voilé, purifié, surveillé.

Les institutions religieuses, dominées par des hommes, ont ainsi élaboré une théologie du contrôle :

Le corps féminin devient un territoire à conquérir, à couvrir, à cacher, à discipliner.

Mais au-delà des dogmes, il y a l’enjeu symbolique : la maîtrise du sacré reproductif.

En s’arrogeant le monopole du pouvoir spirituel, les hommes ont voulu s’emparer de la fonction créatrice autrefois réservée à la femme.

Le prêtre, le prophète ou le chef religieux deviennent ceux qui « donnent la vie spirituelle », remplaçant symboliquement la mère biologique.

Ainsi, la religion a permis d’habiller d’un discours divin ce qui relevait avant tout d’une peur profondément humaine : celle de la puissance de la femme.

La tradition comme refuge du déséquilibre

La tradition joue ici le rôle de gardienne de l’ordre ancien.

Sous couvert de respect des coutumes, elle fige des hiérarchies qui servent avant tout à rassurer.

Dans les sociétés africaines, asiatiques ou méditerranéennes, le patriarche reste le pilier symbolique de la famille : celui qui « protège » mais surtout celui qui détient le droit de dire, d’autoriser, de punir.

Ce pouvoir se perpétue parce qu’il donne aux hommes le sentiment d’exister dans un rôle clair, alors que les femmes sont confinées à des espaces de silence et de service.

Mais derrière la coutume se cache souvent la peur du changement, la peur de perdre les repères anciens, la peur d’un monde où le masculin ne serait plus le centre de gravité.

Le patriarcat, dans ce sens, est moins une volonté consciente d’oppression qu’un refuge identitaire : il protège les hommes contre le vertige de l’égalité.

L’économie comme prolongement du pouvoir

À mesure que les sociétés se sont complexifiées, la domination masculine a trouvé un nouvel ancrage : l’économie.

La dépendance financière des femmes a longtemps été l’un des instruments les plus puissants de leur soumission.

Privées d’héritage, d’éducation ou de droit au travail, elles ont été maintenues dans un état de minorité économique justifiant leur dépendance sociale.

Aujourd’hui encore, dans toutes les régions du monde, les écarts salariaux, la sous-représentation dans les postes de décision, le travail domestique non rémunéré et la précarité féminine perpétuent cette hiérarchie.

L’économie devient le prolongement moderne de la domination : ce que la religion faisait hier au nom du sacré, le marché le fait aujourd’hui au nom de la rentabilité.

Mais cette domination économique repose sur une illusion fondamentale : celle que la performance, la productivité, la conquête : valeurs dites « masculines », valent plus que la coopération, l’attention, ou le soin, valeurs dites « féminines ».

C’est donc le système lui-même, dans ses fondements symboliques, qu’il faut interroger.

Un héritage universel et une possible réconciliation

Ce qui frappe, dans toutes ces dimensions : psychique, religieuse, traditionnelle, économique, c’est la même racine : la peur du féminin.

Une peur archaïque, presque métaphysique, de ce qui échappe au contrôle rationnel, de ce qui saigne, enfante, ressent et pardonne.

Le patriarcat, sous toutes ses formes, serait ainsi le grand dispositif inventé par l’humanité pour tenir cette peur à distance.

Pourtant, le monde change.

Des femmes, partout, reprennent la parole, s’instruisent, revendiquent, inventent d’autres modèles de pouvoir.

Elles ne cherchent pas à dominer en retour, mais à restaurer la symétrie.

Et c’est peut-être là, enfin, le chemin vers une réconciliation intérieure et collective :

Accepter le féminin en soi pour libérer l’humanité tout entière.

L’époque des répliques : la peur masculine face à la libération des femmes

Mais tout mouvement de libération provoque sa contre-vague.

Depuis que les femmes, dans les sociétés développées, ont entrepris de déconstruire la domination et de reprendre possession de leur corps et de leur parole, un vent de panique souffle sur la virilité traditionnelle.

Les scandales Weinstein et Epstein, le mouvement #MeToo, puis les dénonciations massives de violences sexuelles et sexistes ont fissuré un ordre symbolique vieux de millénaires.

Pour la première fois, les hommes ne sont plus seuls à écrire le récit du monde.

Leurs gestes, leurs mots, leurs privilèges sont passés au crible de la justice, de l’éthique et de la conscience sociale.

Et certains réagissent avec une violence proportionnelle à leur perte de pouvoir.

C’est l’essor du masculinisme, ce courant réactionnaire qui se présente comme une défense de « l’homme en danger ».

Sous couvert de dénoncer un « féminisme excessif », il cherche à réhabiliter une virilité nostalgique, fondée sur la domination et la hiérarchie.

On y retrouve le même ressort psychique : la peur.

Peur de perdre le monopole du sens, du désir, du statut ; peur d’un monde où l’homme ne serait plus le centre, mais un partenaire.

Ces mouvements, visibles d’abord aux États-Unis, au Canada ou en Europe, s’exportent déjà dans d’autres régions du monde, via les réseaux sociaux, les discours populistes et les courants religieux ultra-conservateurs.

Les mêmes arguments reviennent : dénonciation du « politiquement correct », rejet du féminisme, réaffirmation de l’autorité masculine, parfois même justification de la violence conjugale ou sexuelle au nom d’une « nature virile ».

Mais cette résistance révèle en creux la profondeur du changement.

Car si le patriarcat se défend, c’est bien qu’il vacille.

Le désordre apparent des rapports de genre n’est pas un effondrement : c’est une métamorphose.

Les femmes ne demandent pas la revanche ; elles imposent l’équilibre.

Et plus elles prennent la parole, plus les sociétés apprennent à écouter autrement.

Ce qui se joue aujourd’hui n’est donc pas une « guerre des sexes », mais une mutation anthropologique.

Les hommes, confrontés à la fin de leur monopole, doivent désormais se réinventer psychiquement, apprendre à vivre non plus contre le féminin, mais avec lui.

C’est un passage douloureux, mais nécessaire, vers une humanité plus entière.

La fin de la peur

La domination masculine n’est pas une fatalité biologique ni une simple construction sociale : c’est une maladie de la conscience, une peur mal guérie de la vie elle-même.

En refusant le féminin, l’homme s’est amputé d’une partie de son humanité.

Mais depuis quelques décennies, l’histoire s’inverse.

Les femmes, en se relevant, obligent les hommes à se regarder enfin sans masque, à reconnaître que leur pouvoir n’était qu’un rempart contre l’angoisse.

Le XXIᵉ siècle sera celui de cette réconciliation, ou il ne sera pas.

Car l’avenir ne se jouera pas dans la revanche, mais dans la symbiose : celle du masculin et du féminin, du pouvoir et du soin, de la raison et de la sensibilité.

L’humanité deviendra adulte le jour où elle comprendra que la liberté de l’un ne se mesure qu’à la liberté de l’autre.

Et peut-être alors, comme l’écrivait Simone de Beauvoir,

« On ne naît pas femme : on le devient. »

Mais à l’heure du réveil des consciences, il faut ajouter :

« On ne devient pleinement homme qu’en cessant d’avoir peur de la femme. »

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Témoignage de Laila Rahimi, professeure afghane

« Nous ne sommes plus des vivantes, mais des ombres »

Je m’appelle Laila Rahimi, j’ai quarante-deux ans, et je vis à Kaboul.

Avant que le monde ne s’assombrisse à nouveau, j’étais professeure d’économie à l’université. Je formais des étudiants enthousiastes, hommes et femmes, qui rêvaient de reconstruire notre pays sur la base du savoir et de la liberté.

Je travaillais aussi dans une association d’entrepreneuriat féminin, où nous aidions les femmes à créer de petites entreprises, à se libérer de la dépendance économique, à exister par elles-mêmes.

Je me souviens de ces réunions remplies d’énergie, de ces éclats de rire, de ces mains qui se serraient en se promettant un avenir meilleur. Nous pensions que la guerre était finie, que l’obscurité ne reviendrait plus. Nous avions tort.

C’était en août 2021. Le matin même, j’étais encore à l’université. L’après-midi, les talibans entraient dans Kaboul. En quelques heures, tout s’est effondré. Les rues se sont vidées, les cris se sont tus, et le silence s’est installé ; ce silence lourd, impalpable, qui ressemble à la peur.

Depuis ce jour, nous vivons enchaînées dans nos propres maisons.

Au début, j’espérais encore. On nous avait promis qu’ils avaient changé, qu’ils respecteraient les femmes, qu’ils permettraient aux filles d’étudier. Mais très vite, la vérité s’est imposée comme une gifle : leur premier acte fut d’effacer nos voix.

Les universités ont fermé leurs portes aux étudiantes. Je me souviens de ce jour comme d’un deuil. Les jeunes filles pleuraient dans les couloirs, serrant leurs cahiers contre leur poitrine. Un garde m’a dit froidement :

« Les femmes n’ont pas besoin d’apprendre. Elles ont besoin d’obéir. »

J’ai voulu répondre, mais une arme pointée vers moi m’en a dissuadée.

Alors j’ai baissé la tête, et j’ai quitté la salle pour la dernière fois.

Puis, les interdictions se sont enchaînées comme une pluie d’encre noire : plus le droit de travailler, plus le droit de sortir seule, plus le droit d’aller au parc, ni même au hammam.

Désormais, à chaque sortie, je dois être accompagnée d’un homme de ma famille : un frère, un mari, un fils, même s’il a douze ans. Sans ce « mahram », je suis une hors-la-loi. Si un garde me surprend dehors seule, je risque d’être battue publiquement, arrêtée, ou pire encore.

Cette obligation d’être escortée est une humiliation constante : elle réduit chaque femme à un corps incapable d’autonomie, une ombre dépendante. Je ne peux plus marcher librement dans ma propre rue. Quand je sors, ce n’est que pour acheter du pain ou des médicaments, entièrement voilée, le visage recouvert d’un niqab. Je sens les regards sur moi : des regards froids, méfiants, parfois haineux.

On dirait qu’ils guettent la moindre faute, le moindre geste qui pourrait trahir une rébellion.

Un jour, ma voisine est sortie seule pour acheter du lait pour son bébé. Elle n’est jamais rentrée. On a dit qu’on l’avait emmenée pour « rééducation religieuse ». Personne ne l’a revue.

Et puis il y a la santé.

Avant, les femmes pouvaient se rendre à l’hôpital sans crainte. Aujourd’hui, tout cela a disparu. Les nouvelles lois interdisent aux femmes d’être examinées par des hommes.

Mais le paradoxe cruel, c’est qu’il n’y a presque plus de femmes médecins : elles aussi ont été chassées de leurs postes, interdites de pratiquer. Les hôpitaux se vident. Les malades meurent en silence, faute de soins. Des femmes accouchent seules, dans des conditions indignes. D’autres succombent à des infections bénignes parce qu’elles ne peuvent pas être vues par un médecin homme.

Et quand, par miracle, elles trouvent une soignante encore en exercice, il faut qu’un homme les accompagne jusqu’à l’hôpital ; sinon, elles ne peuvent même pas franchir la porte.

Quant à notre santé mentale, plus personne n’en parle. Les femmes ici ne pleurent plus : elles s’éteignent lentement, dans une torpeur résignée. Le désespoir est devenu une maladie nationale. Certaines jeunes filles, privées d’école, passent leurs journées à fixer les murs. D’autres ne sortent plus de leur lit.

Le silence des maisons est assourdissant. On dit que plusieurs se sont donné la mort, par pendaison ou en avalant des pilules. Mais personne n’en parle à haute voix : le malheur aussi est désormais un crime.

Pour moi, lire est devenu un acte de survie. Je cache mes livres sous le tapis, entre deux planches du plancher, comme on cache des armes.

Quand tout le monde dort, je sors mes ouvrages : un roman français, un manuel d’économie, un recueil de poèmes persans ; et je relis quelques pages à la lumière d’une bougie.

Ces mots me rappellent qui j’étais, avant. Ils me rappellent que je ne suis pas seulement un corps soumis, mais une pensée vivante. Chaque ligne est une respiration, chaque phrase un acte de résistance.

Parfois, je monte sur le toit, la nuit. Je regarde Kaboul endormie, les lumières rares, les chiens errants, le vent qui passe librement au-dessus de nous. Je respire cet air que je n’ai plus le droit de sentir en plein jour. Je ferme les yeux et je revois mes étudiantes, leurs sourires, leurs rêves. Beaucoup ont fui. D’autres ont été mariées de force. Mais je sais qu’aucune d’elles n’a cessé d’espérer. Parce qu’on peut tout interdire à une femme ; sauf de penser.

Je ne demande pas de pitié. Je demande qu’on nous voie, qu’on nous entende, qu’on se souvienne de nous.

Le monde semble nous avoir oubliées, occupé à d’autres guerres, à d’autres crises. Mais nous sommes encore là, dans l’ombre, des milliers, des millions, debout malgré tout.

Nous continuons d’enseigner en secret, de soigner en cachette, de transmettre des savoirs dans nos cuisines et nos caves. Chaque livre caché, chaque mot échangé, chaque sourire volé est une victoire.

Je ne sais pas combien de temps je tiendrai encore. Mais je sais que la nuit ne dure jamais toujours.

Un jour, le vent changera.

Un jour, les écoles rouvriront.

Un jour, les femmes d’Afghanistan sortiront à nouveau dans les rues, sans tuteur, sans peur, sans voile imposé.

Elles tiendront à la main non pas des pierres, mais des livres. Et leurs voix, longtemps étouffées, rempliront à nouveau les écoles, les marchés, les universités. Moi, je rêve de ce jour-là. Je rêve de pouvoir marcher seule, sentir le soleil sur ma peau, parler sans trembler. Et quand il viendra, je dirai simplement :

« Nous sommes revenues. Nous n’avons jamais cessé d’exister. »

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