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Alors que montent en Europe et aux États-Unis les discours haineux à l’égard des immigrés, il devient indispensable de rappeler une vérité historique que beaucoup préfèrent oublier : l’Europe fut longtemps le principal foyer d’émigration du monde.
Des millions d’Européens ont autrefois quitté leurs terres, chassés par la misère, la faim et la guerre, pour aller chercher fortune dans d’autres contrées , au prix, souvent, de la spoliation violente et génocidaire des peuples autochtones d’Amérique, d’Australie et d’Afrique du Sud.
L’histoire, ironique, nous montre ainsi que ceux qui dénoncent aujourd’hui l’immigration furent hier les migrants.
Quand l’Europe fuyait ses propres démons
Du XVIIᵉ au XIXᵉ siècle, plus de 50 millions d’Européens ont quitté le Vieux Continent.
Les causes étaient multiples :
- Les guerres de religion qui ont ravagé l’Allemagne, la France et l’Europe centrale, ruinant des régions entières ;
- Les famines et la pauvreté extrême liées aux crises agricoles ;
- Les persécutions politiques et confessionnelles dans des royaumes fragmentés et intolérants ;
- L’essor démographique, sans débouchés économiques suffisants, notamment dans les campagnes.
En Allemagne, les guerres du Saint-Empire et la misère du Palatinat poussèrent des milliers de familles à émigrer vers l’Amérique du Nord au XVIIIᵉ siècle.
En Irlande, la Grande Famine (1845-1849) fit plus d’un million de morts et provoqua un exode massif vers les États-Unis.
Les migrants européens de l’époque partaient avec la même détresse que celle qu’on observe aujourd’hui chez les réfugiés d’Afrique ou du Proche-Orient : ils fuyaient la mort, la faim, la guerre, la pauvreté.
L’Amérique : terre promise pour les uns, tragédie pour les autres
Un continent déjà habité
Lorsqu’ils abordent le continent américain, les colons européens découvrent des sociétés structurées, des nations autochtones fortes : les Iroquois, les Cherokees, les Sioux, les Navajos, les Apaches.
Mais pour les nouveaux venus, ces peuples ne sont que des obstacles à la conquête. Les colons importent avec eux une idéologie justifiant leur entreprise : civiliser et évangéliser des terres qu’ils jugent « sauvages ».
Des migrants devenus colons
Des Anglais, Écossais, Irlandais et Allemands affluent vers les Treize Colonies.
En Pennsylvanie, au milieu du XVIIIᵉ siècle, les Allemands forment jusqu’à un tiers de la population. Ils s’installent, cultivent, prospèrent, souvent sur des terres arrachées aux peuples amérindiens.
Le Homestead Act de 1862 offre des millions d’hectares aux colons, gratuitement, à condition de les exploiter pendant cinq ans. Ces terres sont en réalité confisquées aux nations autochtones.
Les Indian Removal Acts de 1830 légalisent la déportation de milliers d’Amérindiens vers l’Ouest. La célèbre « Piste des Larmes » (Trail of Tears) verra périr des milliers de Cherokees.
La jeune Amérique, terre d’immigration européenne, s’est ainsi construite sur la destruction méthodique de ses premiers habitants.
L’Australie : le mensonge du “terra nullius”
Une colonisation née de la déportation
En 1788, la première flotte britannique débarque à Botany Bay. L’Australie devient d’abord une colonie pénitentiaire, puis un espace d’installation pour les colons libres.
Pour légitimer cette occupation, la Couronne britannique invente un concept juridique : terra nullius, « terre de personne ». Autrement dit : puisque les Aborigènes n’ont pas de propriété foncière au sens européen, leurs terres peuvent être confisquées « légalement ».
L’extermination silencieuse
Les colons s’emparent des pâturages, abattent les forêts, déplacent les populations autochtones. Des centaines de massacres de grande ampleur ont été recensés, de la Tasmanie au Queensland.
Les Aborigènes furent décimés par les armes, la faim, les maladies importées et les enlèvements d’enfants : les tristement célèbres « Stolen Generations ».
Il faudra attendre 1992 pour que la Haute Cour d’Australie, dans l’affaire Mabo, reconnaisse enfin que ces terres n’étaient pas vides et que leurs habitants avaient des droits.
L’Afrique du Sud : la dépossession codifiée
Dès 1652, les premiers colons néerlandais, les Boers, s’établissent au Cap de Bonne-Espérance. Puis viennent les Britanniques, avides de contrôler cette route stratégique vers l’Inde.
Pendant plus d’un siècle, les guerres du Cap opposeront colons et peuples Xhosas.
La conquête s’accompagne de la mise en place de lois foncières ségrégationnistes qui culmineront avec le Native Land Act de 1913, réservant moins de 7 % du territoire à la population noire.
L’apartheid, bien avant de devenir un système politique, fut d’abord une logique territoriale et raciale née de la colonisation.
L’ironie de l’histoire : ceux qui furent migrants dénoncent aujourd’hui l’immigration
Le plus grand paradoxe de notre époque est que les pays bâtis par des migrants européens sont aujourd’hui ceux où la haine des immigrés est la plus virulente :
- Aux États-Unis, les descendants d’Irlandais, d’Allemands, d’Italiens et de Polonais réclament des murs à la frontière mexicaine ;
- En Europe, les pays qui ont exporté des millions de migrants vers le monde entier brandissent aujourd’hui le fantasme du « grand remplacement ».
Pourtant, si l’on devait parler de « grand remplacement » historique, il s’est bien produit lorsque les Européens ont colonisé l’Amérique, l’Australie ou l’Afrique du Sud :
- Remplacement démographique, par l’extermination ou l’assimilation forcée des autochtones ;
- Remplacement économique, par la confiscation des terres et des ressources ;
- Remplacement culturel, par l’imposition de la langue, de la religion et des institutions européennes.
L’histoire comme antidote à la peur
Les migrations sont un mouvement naturel de l’humanité.
Les Européens d’hier ont fui la misère, la guerre, l’intolérance ; comme les migrants africains, asiatiques ou moyen-orientaux d’aujourd’hui.
Refuser d’accueillir l’autre, c’est oublier que l’on a soi-même été accueilli quelque part.
C’est nier la mémoire collective, celle des navires d’émigrants bondés quittant Hambourg, Rotterdam, Le Havre ou Liverpool, chargés d’hommes et de femmes désespérés mais portés par l’espoir.
Quand l’histoire se retourne comme un miroir
L’Europe et l’Amérique d’aujourd’hui doivent se souvenir qu’elles sont le fruit d’exodes et de brassages.
Les migrants d’hier ont bâti les nations d’aujourd’hui, parfois au prix de la disparition d’autres peuples.
L’amnésie historique nourrit l’arrogance politique.
Il n’est pas inutile de rappeler ici un épisode symbolique : lors d’une visite officielle à Washington, le chancelier allemand a offert à Donald Trump une copie de l’acte de naissance de son grand-père, Friedrich Trump, né à Kallstadt, en Bavière.
Un rappel malicieux mais profondément juste : le petit-fils d’un migrant allemand est devenu président d’un pays bâti par l’immigration, tout en tenant un discours hostile aux migrants mexicains et musulmans.
Ce clin d’œil diplomatique en dit long : l’histoire n’oublie jamais. Elle nous regarde, et nous rappelle qu’avant d’ériger des murs, ses ancêtres ont franchi des océans.

