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Wahhabisme, faillite des États et Jihadisme : les dessous d’une recomposition explosive au Sahel 

⏱ Temps de lecture : 21 minutes

Dans l’ombre des crises politiques, de l’effondrement des États et de la montée du jihadisme, une autre transformation silencieuse mais décisive traverse le Sahel : l’enracinement progressif du wahhabisme, devenu l’un des moteurs invisibles de la recomposition religieuse, sociale et politique de la région. Loin des lectures simplistes qui assimilent doctrine rigoriste et violence armée, cette évolution s’inscrit dans un jeu complexe de circulations transnationales, de rivalités géopolitiques, d’aspirations spirituelles, de frustrations sociales et de vacance étatique.

Comprendre cette dynamique, c’est décrypter le redéploiement du pouvoir religieux, l’effritement des médiations traditionnelles et l’apparition d’un nouvel imaginaire normatif qui, sans créer à lui seul l’instabilité du Sahel, en redessine les lignes de fracture et les futurs possibles. Cet article propose une plongée exhaustive dans ce phénomène, pour en dévoiler les ressorts, les acteurs, les vecteurs et les implications profondes.

Un Islam en mouvement dans un Sahel en miettes

Au cœur du Sahel, une recomposition profonde, silencieuse et souvent mal comprise est à l’œuvre. Elle ne se résume ni à la montée du jihadisme, ni à l’extension mécanique d’une idéologie venue d’Arabie saoudite. Elle tient à l’entrelacement d’une crise de l’État, d’une mutation du champ religieux, d’un basculement générationnel et d’un jeu de puissances qui ont choisi la religion comme vecteur de soft power.

La pénétration du wahhabisme dans le Sahel n’est ni un simple complot extérieur, ni un phénomène purement endogène. C’est un processus historique complexe dans lequel se répondent financements du Golfe, ambitions spirituelles, frustrations sociales et effondrement progressif des régulations politiques.

Pour comprendre ce phénomène, il faut partir du long temps de l’islam sahélien, analyser la nature du wahhabisme, suivre les trajectoires de diffusion qui ont traversé les frontières, observer les recompositions internes des sociétés sahéliennes, puis interroger la manière dont cette transformation religieuse interagit avec la déstabilisation politique et la montée du jihadisme.

C’est ce parcours que nous allons analyser, en prenant le Sahel comme laboratoire de cette mutation : Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad, mais aussi, en contrepoint, le Sénégal et d’autres pays où la puissance des confréries et la solidité relative de l’État modifient l’équation.

L’héritage d’un islam sahélien soufi, tolérant et enraciné

Bien avant que le mot “wahhabisme” ne fasse irruption dans les débats publics, le Sahel était déjà un espace islamisé de longue date. L’islam y est arrivé par les routes transsahariennes, porté par les marchands, les lettrés et les érudits, puis consolidé par les grands empires de la région (Ghana, Mali, Songhaï) et par un tissu dense d’écoles coraniques, de marabouts et de confréries soufies. La Tijaniyya et la Qadiriyya, plus tard le Mouridisme au Sénégal, ont structuré l’imaginaire religieux, les hiérarchies sociales et parfois les loyautés politiques.

Cet islam sahélien s’est constitué comme un islam de médiation plutôt que de rupture. Il a intégré dans ses pratiques une part de continuité avec les cultures préislamiques : vénération des saints, visites de mausolées, recours aux amulettes, coexistence avec des représentations plus anciennes du sacré.

Cette dimension syncrétique ne relevait pas d’une ignorance théologique, mais d’une capacité d’intégrer le message coranique dans des univers symboliques préexistants, en construisant une forme de compromis entre orthodoxie proclamée et pratiques locales.

Pendant des décennies, l’autorité religieuse s’est identifiée à des figures maraboutiques, à des lignages savants, à des confréries qui faisaient office à la fois d’instances spirituelles, de réseaux de solidarité et, parfois, de médiateurs politiques.

Dans un contexte d’États faibles ou en formation, l’islam soufi a souvent joué un rôle de ciment social, de régulation des conflits et d’encadrement du quotidien. C’est sur ce fond de scène que va se déployer la pénétration progressive du wahhabisme, sous la forme plus générale d’un salafisme importé, puis approprié localement.

Le wahhabisme : une doctrine austère devenue matrice globale

Pour saisir le caractère spécifique du phénomène, il est nécessaire de clarifier ce qu’est le wahhabisme et ce qu’il n’est pas. Né au XVIIIᵉ siècle dans le Najd, en Arabie centrale, autour de la prédication de Muhammad ibn Abd al-Wahhab, ce courant se présente comme un projet de retour à la pureté des origines : purification du monothéisme, rejet des médiations, lutte contre les “innovations blâmables” qui auraient altéré la pratique musulmane au fil des siècles.

Cette doctrine repose sur une lecture littéraliste des textes, un refus des cultes des saints et des mausolées, une condamnation des confréries soufies assimilées à des formes d’associationnisme. Elle insiste sur l’unicité divine (tawhid) dans une version maximaliste, considère de nombreuses pratiques populaires comme des déviations et prône un islam normatif qui se veut épuré de tout compromis avec les traditions locales.

Historiquement, le wahhabisme s’est développé en articulation intime avec la formation de l’État saoudien, dans une alliance entre la famille Saoud et la famille d’oulémas héritière d’Ibn Abd al-Wahhab. De cette alliance naît un modèle où la légitimité du pouvoir politique repose en partie sur la promotion d’une vision rigoureuse de l’islam.

Au XXᵉ siècle, la manne pétrolière va transformer une doctrine locale en matrice globale. Fort de ressources considérables, le Royaume saoudien engage une diplomatie religieuse active : financement de mosquées, de centres islamiques, de bourses d’études, création de grandes institutions de formation religieuse, soutien à des fondations et ONG ayant pour mission de diffuser un islam aligné sur les références doctrinales de Riyad. Ce wahhabisme “exporté”, souvent fondu dans la catégorie plus large de salafisme, va irriguer l’Afrique noire, en particulier les régions sahéliennes.

Il importe cependant de distinguer plusieurs lignes de fracture internes au salafisme contemporain. Le salafisme “quiétiste” ou “puriste” se concentre sur la pratique individuelle, refuse la violence et limite sa critique à la sphère doctrinale.

Le salafisme politique entend peser sur la législation et les institutions, en demandant une “islamisation” de l’espace public.

Le salafisme-jihadiste, enfin, transforme cette grammaire doctrinale en idéologie révolutionnaire et violente, légitimant le recours aux armes contre les États jugés impies et contre les musulmans considérés comme déviants.

Le wahhabisme originel se situe plutôt du côté d’un courant normatif et conservateur, hostile à la subversion révolutionnaire ; mais certains de ses concepts, retravaillés et radicalisés, sont devenus des pièces maîtresses du discours jihadiste.

Les chemins de la pénétration : du Golfe aux villages sahéliens

La diffusion du wahhabisme dans le Sahel n’est pas un mouvement brusque, mais un processus en plusieurs vagues.

Dès les années 1960–1970, la montée en puissance pétrolière du Golfe permet à l’Arabie saoudite et à d’autres monarchies de déployer un soft power religieux à large échelle. Des mosquées sont construites ou rénovées dans les grandes villes de la région, des centres islamiques sont financés, des associations de bienfaisance islamiques prennent pied dans les capitales et dans certaines zones rurales.

Ces investissements couplent un discours de da‘wa – l’appel à la “vraie” religion – et des actions socialement visibles : forages, écoles, dispensaires, distribution alimentaire.

Parallèlement, un second vecteur se révèle décisif : les bourses d’études. Des milliers d’étudiants africains bénéficient de financements pour aller étudier dans les universités islamiques du Royaume ou d’autres pays du Golfe. Ils y sont formés à une théologie et à un droit marqués par le salafisme, parfois explicitement wahhabites.

De retour au pays, ils deviennent imams, enseignants, cadres associatifs, parfois dirigeants de structures religieuses. Ils importent des références doctrinales, des manières de prêcher, une vision de l’islam qui rompt avec le compromis soufi local. Ils constituent de véritables élites religieuses arabophones, en relative rupture avec la culture islamique francophone ou vernaculaire héritée de la période coloniale.

Un troisième canal, complémentaire des deux premiers, s’est progressivement imposé : celui des médias et de la circulation des idées. Radios islamiques, cassettes puis DVD de prêches, chaînes satellitaires, aujourd’hui réseaux sociaux et plateformes de vidéos en ligne, ont permis une diffusion massive de la prédication salafiste.

Ce sermon globalisé traverse les frontières, homogénéise les références, met en concurrence les autorités religieuses locales avec des figures charismatiques extérieures. Il propage une critique systématique des confréries, dénonce les pratiques “superstitieuses”, valorise des codes vestimentaires, des styles de vie et des normes qui s’alignent sur des modèles venus du Golfe.

Enfin, l’action des ONG islamiques, koweïtiennes, qataries, saoudiennes ou émiriennes, a ancré cette influence dans le quotidien des populations.

En intervenant dans des zones où l’État est absent, ces structures assurent des fonctions de substitution : elles scolarisent, soignent, apportent de l’eau, soutiennent les couches les plus pauvres. Ce rôle social réel donne à leur discours religieux une légitimité forte ; il rend acceptable, voire désirable, l’adoption de normes plus strictes, notamment en matière de genre, de séparation des sexes, de pratiques cultuelles.

L’État, souvent impuissant, se voit ainsi concurrencé par des acteurs religieux transnationaux qui prennent en charge des pans entiers de la vie sociale.

Une recomposition interne : polarisation religieuse et mutation des normes

L’effet de cette pénétration sur les sociétés sahéliennes ne se résume pas à une simple substitution d’un islam “soufi” par un islam “wahhabite”. Le résultat est une recomposition beaucoup plus complexe, marquée par des tensions, des hybridations, des résistances.

Dans plusieurs pays : Mali, Niger, Burkina Faso, Guinée notamment, on voit se constituer un champ religieux polarisé, où les grandes confréries soufies, longtemps hégémoniques, doivent désormais compter avec des mouvances salafistes diverses.

Cette polarisation se traduit par des controverses doctrinales qui deviennent des enjeux sociaux.

Les salafistes dénoncent les pèlerinages sur les tombes des saints, les cérémonies collectives associées aux confréries, le rôle économique et politique des marabouts. Ils critiquent le commerce de bénédictions, les pratiques amulettaires, les rituels de transe ou de chants religieux jugés contraires à la “pureté” de la foi.

En retour, les soufis accusent les réformistes d’arrogance, d’ignorance des réalités locales, voire d’importer des conflits étrangers dans les sociétés sahéliennes.

Au-delà de ces disputes théologiques, la pénétration wahhabite entraîne une modification silencieuse des normes quotidiennes.

Dans certaines villes, la généralisation du voile strict, la valorisation de la barbe, la ségrégation accrue des sexes dans l’espace public deviennent des marqueurs d’une “bonne pratique” islamique.

Des fêtes ou des rites autrefois largement partagés sont requalifiés en innovations condamnables. Des jeunes, déçus par leurs aînés et par des confréries perçues comme compromises avec le pouvoir ou centrées sur leurs intérêts, trouvent dans le discours salafiste une promesse de radicalité morale, de cohérence et de dignité.

Le wahhabisme apparaît alors comme une ressource pour contester un ordre social jugé injuste, plutôt que comme une simple doctrine importée.

Ce basculement n’est cependant ni uniforme ni total. Dans des pays comme le Sénégal, où les confréries disposent d’une puissance sociale, économique et politique exceptionnelle, l’influence wahhabite reste contenue. Les familles maraboutiques y contrôlent des réseaux d’éducation, des terres, des circuits économiques, et entretiennent des relations directes avec le pouvoir politique. Elles sont en mesure de filtrer, de négocier, de limiter l’installation de concurrents trop frontaux.

Ailleurs, au Mali, au Niger ou au Burkina Faso, la faiblesse relative des confréries et la crise de leur légitimité ouvrent davantage la porte à une montée en puissance des courants salafistes.

Faiblesse de l’État et vacance de la régulation : un terrain propice

Si le wahhabisme a pu s’implanter avec une telle intensité au Sahel, c’est d’abord parce qu’il a trouvé face à lui des États fragiles, souvent incapables d’assurer leurs fonctions de base.

La diffusion religieuse ne se fait jamais dans le vide. Elle s’accroche aux failles de la gouvernance, se loge dans les marges que l’appareil administratif ne contrôle plus, investit les espaces laissés ouverts par la défaillance des politiques publiques.

Dans de larges portions du territoire malien, nigérien ou burkinabè, l’État n’est plus qu’une fiction. L’école publique est absente ou en ruine, les services de santé sont inexistants, la police et la justice ne sont présentes qu’à travers des opérations ponctuelles. Dans ces zones, la mosquée devient parfois la seule institution stable, le prédicateur l’unique figure d’autorité, l’ONG islamique le seul acteur de développement visible. De facto, la régulation sociale se déplace des structures étatiques vers des dispositifs religieux.

La question n’est pas seulement celle de l’absence physique de l’administration, mais aussi de sa disqualification morale. Corruption, clientélisme, prédation des élites, incapacité à protéger les populations contre les violences armées ont durablement entamé la crédibilité des États sahéliens. Dans ce contexte, les discours salafistes qui fustigent l’injustice, dénoncent la gabegie des dirigeants, invoquent la nécessité d’une “moralisation islamique” trouvent un écho puissant.

Le wahhabisme, dans sa version non violente, offre alors un récit explicatif et une voie de rédemption individuelle : se conformer à des normes strictes, se regrouper dans des communautés pieuses, se détourner d’un État jugé irrémédiablement corrompu.

Cette substitution ne signifie pas que les États restent passifs. Certains ont tenté de structurer le champ religieux, par la création de conseils islamiques nationaux, de comités de dialogue avec les leaders religieux, de dispositifs d’accréditation des écoles islamiques.

Mais ces efforts restent fragmentaires, souvent instrumentalisés par les pouvoirs en place pour coopter certains chefs religieux contre d’autres. L’incapacité à mettre en place une véritable politique religieuse publique, neutre et régulatrice, laisse le terrain largement ouvert aux dynamiques transnationales.

Wahhabisme et Jihadisme : une connexion idéologique sans causalité mécanique

L’une des questions les plus sensibles tient à la relation entre la pénétration du wahhabisme et l’essor du terrorisme islamiste au Sahel. Il serait tentant de superposer les deux cartes : diffusion du salafisme d’un côté, multiplication des attaques jihadistes de l’autre, et d’en conclure à une causalité directe. Une telle lecture serait toutefois simpliste et, en dernier ressort, erronée.

Il existe indéniablement un chevauchement doctrinal. Les groupes jihadistes sahéliens : qu’il s’agisse d’AQMI, d’Ansar Dine, du MUJAO, de l’État islamique au Grand Sahara ou du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, mobilisent une grammaire religieuse largement inspirée du salafisme. Ils insistent sur l’unicité divine, qualifient les confréries soufies d’idolâtres, dénoncent les États sahéliens comme impies, justifient des châtiments corporels au nom de la loi islamique, détruisent des mausolées et des lieux de culte jugés déviants. Ils recyclent, à leur manière, des concepts présents dans la tradition wahhabite, notamment l’obsession de la pureté doctrinale et la lutte contre les innovations.

Pour autant, la majorité écrasante des acteurs wahhabites ou salafistes dans la région reste non violente, et souvent hostile aux jihadistes. Les grands centres d’enseignement saoudiens condamnent officiellement Al-Qaïda et l’État islamique. De nombreux prédicateurs salafistes sahéliens refusent la voie armée et défendent un agenda d’islamisation par la prédication et l’exemplarité. Les salafistes “quiétistes” acceptent, bon gré mal gré, l’ordre étatique existant, pourvu qu’on leur laisse la liberté de pratiquer et de diffuser leurs normes. Les tensions entre ces salafistes non violents et les groupes jihadistes sont parfois vives, car les seconds accusent les premiers de “tiédeur” et de compromission.

Ce qui relie néanmoins wahhabisme et jihadisme, c’est la mise en circulation d’un langage de rupture. En délégitimant les médiations soufies, en sapant les fondements symboliques de l’islam confrérique, en présentant une vision du monde où la vérité serait l’apanage d’un petit groupe de “vrais croyants”, la diffusion wahhabite participe à la construction d’une culture de la discontinuité. Elle installe l’idée que l’islam local est profondément vicié, que les structures politiques héritées : États nationaux, constitutions laïques, ne reflètent pas la souveraineté divine, que la fidélité à Dieu exige une mise à distance radicale de l’ordre existant.

Les groupes jihadistes s’engouffrent dans cette brèche. Ils transforment cette culture de la rupture en culture de la violence.

Là où les salafistes quiétistes prônent la patience et la réforme graduelle, eux prônent la subversion armée, la guerre contre les États et contre les musulmans jugés déviants. Ils font de la rhétorique wahhabite un matériel idéologique à haute intensité, l’alimentant de références révolutionnaires modernes, de lectures d’auteurs radicalisés qui légitiment la lutte armée comme devoir religieux. Ils exploitent le ressentiment social, les humiliations, l’insécurité chronique, pour transformer un malaise religieux en projet politico-militaire.

Mais ces deux dynamiques, diffusion du wahhabisme et montée du jihadisme, ne coïncident pleinement que dans les espaces où s’ajoutent d’autres facteurs décisifs : effondrement de l’État, économie des trafics, fractures communautaires, interventions militaires mal calibrées, politiques sécuritaires aveugles.

Sans ces ingrédients, un terreau salafiste ne débouche pas nécessairement sur la violence armée, comme l’illustrent les cas du Sénégal ou du Ghana, où la présence de courants salafistes n’a pas conduit à la prolifération de groupes terroristes.

Les forces derrière l’expansion : soft power, rivalités et coproduction locale

Qui, dès lors, tire les fils de cette expansion wahhabite dans le Sahel ?

Il serait confortant de désigner un acteur unique, un “grand marionnettiste” saoudien régentant le champ religieux africain. La réalité est plus diffuse, mais non moins structurée. Plusieurs cercles d’acteurs se répondent.

Au premier cercle, les États du Golfe : au premier rang desquels l’Arabie saoudite, mais aussi le Koweït, le Qatar, les Émirats, ont, pendant des décennies, utilisé la religion comme instrument de puissance douce. En diffusant un islam aligné sur leurs références, ils ont cherché à consolider leur statut de leaders du monde sunnite, à contrer l’influence de l’Iran chiite, à s’assurer des soutiens diplomatiques dans les instances internationales, à tisser des réseaux d’alliances en Afrique.

La Ligue islamique mondiale, les grandes universités religieuses, les commissions de bourses et les programmes de construction de mosquées constituent autant d’outils de cette diplomatie religieuse.

Autour de ce premier cercle gravitent des fondations, des ONG et des charities qui, tout en n’étant pas toujours des bras armés directs des États, partagent une même matrice idéologique et dépendent, pour leurs financements, des mêmes économies pétrolières et gazières.

Elles interviennent sur le registre humanitaire et social, mais elles emportent avec elles des manières de prier, de prêcher, de s’habiller, de concevoir la famille et la société, qui s’inscrivent dans la galaxie salafiste.

Un troisième cercle, souvent négligé, est celui des acteurs locaux africains. Associations islamiques, imams, étudiants de retour, entrepreneurs religieux, responsables communautaires ne sont pas de simples récepteurs passifs. Ils sollicitent des aides, montent des dossiers, négocient des financements, choisissent de s’aligner sur telle ou telle référence. Ils réinterprètent la doctrine importée à l’aune de leurs intérêts, de leurs rivalités locales, de leurs stratégies d’ascension sociale.

Les dynamiques wahhabites au Sahel sont ainsi coproduites : elles sont le produit d’une offre externe, mais elles répondent aussi à une demande interne : quête de pureté, recherche de ressources, besoin de contestation.

Enfin, un quatrième cercle, plus discret mais non négligeable, est celui des interactions entre ces réseaux religieux et les pouvoirs politiques africains. Certains régimes ont vu, dans les appuis du Golfe, un moyen d’obtenir des financements, des aides budgétaires, des soutiens militaires ou diplomatiques. D’autres ont tenté de jouer des rivalités entre puissances musulmanes : Arabie saoudite, Qatar, Turquie, pour diversifier leurs partenariats.

Dans ce jeu, le champ religieux devient un espace de négociation et de marchandage, où l’accès aux institutions, aux médias, aux formations est troqué contre des soutiens politiques.

Résistances, contre-offensives et scénarios d’avenir

Face à cette recomposition, les sociétés sahéliennes n’ont pas été de simples terrains d’atterrissage. Des résistances se sont organisées, souvent à partir des confréries soufies elles-mêmes. Conscientes du risque de marginalisation, certaines ont investi à leur tour les médias modernes, créé des radios, des télévisions, des plateformes numériques, multiplié les tournées de sensibilisation et les prêches contre l’extrémisme.

Des coalitions de leaders religieux, soufis, mais parfois aussi salafistes modérés, ont pris la parole pour dénoncer le Jihadisme, rappeler les traditions de tolérance, défendre des interprétations moins exclusives de l’islam.

Dans quelques pays, les autorités publiques ont cherché à reprendre la main. Des ministères des Affaires religieuses ont été dotés de moyens, des cadres juridiques adoptés pour encadrer les écoles islamiques, des programmes de déradicalisation expérimentés.

Ces efforts demeurent cependant fragiles, souvent mis en échec par la persistance des conflits armés, la faiblesse administrative, la méfiance réciproque entre États et leaders religieux.

Du côté des pays du Golfe, on observe également des inflexions. L’Arabie saoudite, sous la direction de Mohammed ben Salmane, cherche à redéfinir son image internationale, à se présenter comme promoteur d’un “islam modéré”. Certaines structures jadis très actives dans la diffusion la plus rigide du wahhabisme ont été réorientées ou marginalisées.

Mais les réseaux construits en Afrique depuis les années 1970 ne disparaissent pas d’un décret. Ils continuent de fonctionner, de produire des imams, des enseignants, des normes, parfois indépendamment de l’évolution de la ligne officielle à Riyad.

L’avenir du Sahel se joue donc à plusieurs niveaux.

Il se jouera d’abord dans la capacité des États à se reconstruire, à restaurer une présence effective dans les territoires, à offrir des services publics minimaux, à rétablir une justice crédible et une sécurité de base. Sans ce socle, toute réflexion sur la régulation religieuse reste illusoire.

Il se jouera aussi dans la manière dont les sociétés sahéliennes réussiront à gérer leur pluralisation interne : pluralisation doctrinale, mais aussi pluralisation des élites religieuses, pluralisation des modes de relation entre religion et politique.

La pénétration du wahhabisme a contribué à sortir l’islam sahélien de sa relative homogénéité soufie. Elle a introduit une concurrence, parfois féconde, parfois déstabilisatrice. Elle a offert à certains jeunes une voie de réappropriation de leur foi, tout en fournissant, à d’autres, un langage de rupture capté par la violence jihadiste. Elle a fragilisé des équilibres anciens, mais elle ne détermine pas mécaniquement le futur.

Ce futur dépendra de la capacité des acteurs locaux : politiques, religieux, sociaux, à inventer des formes nouvelles d’articulation entre tradition et modernité, entre pluralité doctrinale et cohésion sociale, entre foi et citoyenneté.

Le wahhabisme comme révélateur d’une crise plus profonde

En définitive, la pénétration du wahhabisme dans le Sahel est moins la cause première de la déstabilisation de la région que le révélateur d’une crise plus profonde. Elle met en lumière l’effondrement partiel des États, la fragilisation des médiations traditionnelles, la quête de repères d’une jeunesse laissée pour compte, la montée en puissance de puissances extérieures qui utilisent la religion comme levier d’influence.

Elle accompagne, accélère et structure des processus qui la dépassent.

Réduire les maux du Sahel à l’exportation du wahhabisme serait une erreur d’analyse et un contresens stratégique.

Ignorer le rôle de cette recomposition religieuse dans les dynamiques politiques et sécuritaires serait tout aussi dangereux.

L’enjeu, pour qui veut penser la stabilité du Sahel, n’est ni de diaboliser en bloc un courant doctrinal, ni de le banaliser. Il est de comprendre comment il s’articule à la crise de l’État, aux fractures sociales, aux jeux géopolitiques, pour mieux identifier les leviers d’action efficaces.

C’est à cette condition seulement que l’on pourra dépasser les slogans et les approximations, et aborder la question religieuse non comme un prétexte polémique, mais comme un élément central de l’analyse stratégique de la région.

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