← Retour à l'accueil

L’humanité fracturée : ce que la violence contre les femmes dit de nos sociétés 

⏱ Temps de lecture : 19 minutes

Partout sur la planète, des femmes sont tuées, mutilées, violées, réduites au silence ou confinées dans des rôles et des places qui les privent de leur pleine humanité. Les contextes changent : bidonvilles de São Paulo, villages du Sahel, montagnes afghanes, campagnes congolaises ravagées par la guerre, plateformes numériques américaines saturées de discours de haine, mais la logique profonde reste la même : un ordre social qui confère aux hommes un droit implicite de regard, de contrôle, voire de possession sur le corps et la vie des femmes.

La violence à leur égard n’est pas un dysfonctionnement ponctuel : elle est un langage politique, une technique de gouvernement, un mode de régulation des rapports sociaux.

L’examiner dans sa diversité permet de comprendre qu’elle forme un continuum, de la gifle domestique au viol de masse, du mariage précoce au féminicide, de l’excision aux campagnes de harcèlement numérique orchestrées par la “manosphère”.

Une violence mondiale, massive, structurelle

Les données produites ces dernières années par l’ONU Femmes et l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime montrent que la violence faite aux femmes n’est pas un phénomène marginal mais un fait structurant de l’ordre social mondial.

En 2024, environ 50 000 femmes et filles ont été tuées par un partenaire intime ou par un membre de leur famille, soit en moyenne 137 victimes par jour, presque une toutes les dix minutes

Ces homicides représentent la forme la plus extrême d’un continuum de violences de genre qui englobe brutalités physiques, violences sexuelles, harcèlement, contraintes économiques, mariages forcés, mutilations génitales, contrôle numérique, discriminations juridiques.

Ce qui frappe, à l’échelle internationale, c’est la transversalité du phénomène.

La violence contre les femmes concerne des pays riches et pauvres, des démocraties libérales et des régimes autoritaires, des sociétés majoritairement chrétiennes, musulmanes, hindoues, bouddhistes ou sécularisées.

Les taux bruts, les formes et les intensités varient, mais partout le foyer, cet espace supposé protecteur, concentre la majorité des violences les plus graves. Les données de l’ONU montrent ainsi que si les hommes sont davantage victimes d’homicides dans l’espace public, les femmes sont massivement tuées dans la sphère privée, par ceux-là mêmes qui devraient être leurs protecteurs. 

La question n’est donc pas de savoir si la violence existe, mais de comprendre pourquoi elle est aussi répandue, aussi persistante, et pourquoi, malgré un arsenal juridique croissant, elle recule si lentement.

La matrice patriarcale : domination, contrôle et “droit” implicite sur le corps féminin

Au cœur de cette réalité se trouve ce que l’on peut appeler la matrice patriarcale : un système de représentation et de pratiques qui attribue, durablement, aux hommes des positions d’autorité, et aux femmes des places subalternes.

Dans cette configuration, les femmes sont définies moins comme des sujets autonomes que comme des ressources relationnelles : épouses, mères, filles, sœurs, dont la valeur sociale dépend de leur conformité à des normes de respectabilité, de disponibilité et de sacrifice.

La violence n’est pas extérieure à cette architecture : elle en est un instrument de régulation. Menaces, coups, viols, humiliations, disparitions forcées ou meurtres interviennent lorsque les femmes transgressent l’ordre attendu, en demandant un divorce, en refusant une relation, en revendiquant leurs droits, en accédant à l’espace public ou à des positions de pouvoir.

Dans ce cadre, le féminicide ne constitue pas un acte isolé, mais l’aboutissement extrême d’une chaîne de micro-violences, de contrôles et de chantages qui ont souvent commencé bien en amont.

L’exemple du Brésil, où les féminicides atteignent un niveau alarmant malgré un cadre légal renforcé, illustre ce mécanisme. Les chiffres officiels y enregistrent plus de mille victimes par an, et les spécialistes y soulignent une montée de la brutalité des crimes : femmes écrasées et traînées par des voitures, ex-compagnes abattues en pleine rue, attaques armées lorsque la séparation est refusée.

Derrière ces faits, on retrouve la même logique : l’idée qu’un homme “perd” quelque chose de son identité et de son honneur lorsque la femme échappe à son contrôle, et que la violence peut rétablir un ordre jugé naturel.

Honneur, silence et “gestion interne”

Pour comprendre pourquoi ces violences restent si largement invisibles, il faut prendre au sérieux les systèmes de valeurs qui les entourent. Au Sénégal, comme dans d’autres sociétés ouest-africaines, la norme du « Massla » est emblématique. Le « Massla » valorise le fait de supporter, de contenir le conflit, d’éviter l’éclatement public des désaccords familiaux. En soi, cette norme renvoie à une éthique de retenue et de préservation du lien. Mais dans le champ des violences conjugales, elle devient un mécanisme puissant d’invisibilisation.

Les violences, lorsqu’elles émergent, sont traitées en interne, par les familles élargies, les belles-familles, les oncles, les tantes, parfois les guides religieux. L’objectif prioritaire est de sauvegarder l’honneur du foyer et du lignage, non de garantir la sécurité de la victime. Porter plainte, “faire sortir” l’affaire du cercle familial, est perçu comme une transgression grave, presque plus grave que la violence elle-même. La femme qui parle “expose” le mari, la belle-famille, et met en péril la réputation de tous.

L’honneur familial fonctionne alors comme une économie morale collective où le corps de la femme devient la surface sur laquelle se joue la respectabilité du groupe. La norme du « Massla » transforme la victime en coupable : non pas pour ce qu’elle a subi, mais pour avoir brisé le silence.

Cette configuration, loin d’être anecdotique, illustre un régime de contrôle qui dépasse le Sénégal. Dans bien des sociétés, la primauté accordée à l’honneur et à la cohésion du groupe se traduit par un refus systématique de “judiciariser” les violences, au profit de médiations qui réintègrent la femme dans un système violent, sans remise en cause de la position masculine.

Excision, mariage précoce, polygamie : violences structurelles sous couvert de tradition

Dans plusieurs régions d’Afrique de l’Ouest, de l’Est et du Centre, l’excision, le mariage précoce et la polygamie forment un triptyque de pratiques qui organisent, sur le temps long, la domination masculine et la vulnérabilité féminine. Il ne s’agit pas seulement de “coutumes”. Ces dispositifs produisent une violence profonde, inscrite dans le corps, le droit, la temporalité de la vie et la distribution des ressources.

L’excision : mutilation génitale féminine, est une atteinte radicale à l’intégrité du corps, souvent réalisée sans consentement, parfois sur des enfants. Elle provoque des douleurs chroniques, des complications obstétricales, des risques accrus de mortalité maternelle et des traumatismes psychiques durables. Mais elle véhicule aussi un message symbolique : le corps de la jeune fille ne lui appartient pas. Il appartient à la communauté, qui le façonne pour l’ajuster à ses normes de chasteté et de contrôle de la sexualité. L’honneur et la “respectabilité” des familles se trouvent indexés sur l’acceptation, par la jeune fille, de cette violence initiale.

Le mariage précoce enchaîne cette logique. En donnant en mariage des filles encore adolescentes, parfois enfants, on confisque leur capacité à construire un projet propre. L’école s’interrompt, l’autonomie économique devient improbable, la grossesse précoce, avec ses risques, survient dans un corps et une psyché encore en formation. La jeune épouse se retrouve placée dans un rapport de dépendance quasi absolue face à un mari plus âgé, soutenu par sa propre famille et, souvent, par les normes religieuses ou coutumières.

La polygamie, enfin, organise une hiérarchie entre co-épouses et consolide la position de l’homme au sommet d’un dispositif domestique fragmenté. Elle intensifie les rivalités entre femmes, fragilise leur solidarité, fragmente l’accès aux ressources et renforce l’idée qu’une épouse est remplaçable. L’homme, lui, voit son statut social rehaussé par le nombre de femmes et d’enfants qu’il “assume”, même lorsque cette prise en charge est partielle ou précarisée.

Ces trois pratiques structurent une violence qui n’est pas spectaculaire comme un crime de rue, mais tout aussi dévastatrice. Elles limitent les possibles féminins, naturalisent la souffrance, légitiment le contrôle masculin et verrouillent les tentatives d’émancipation.

Religions instrumentalisées : l’Afghanistan et la théocratie patriarcale

L’Afghanistan offre un exemple extrême de ce que devient la violence de genre lorsqu’elle est érigée en principe de gouvernement et habillée d’une légitimité religieuse. Depuis le retour des talibans, les femmes y sont progressivement effacées de l’espace public. Interdiction de l’école au-delà d’un certain âge, fermeture de nombreuses filières universitaires, exclusion de la plupart des emplois, interdictions de voyager sans tuteur masculin, restrictions d’accès aux lieux de loisirs ou même de soins : nous avons affaire à une entreprise systématique de confinement domestique et d’effacement social.

Sociologiquement, il serait réducteur d’y voir un simple “produit de l’islam”. Le régime taliban procède plutôt à la mise en religion d’un patriarcat tribal ancien, celui du Pashtunwali, code d’honneur pachtoune qui valorise la séclusion des femmes, le contrôle de leur mobilité et la vengeance en cas de “déshonneur”.

En sélectionnant certains versets, en ignorant la diversité des traditions juridiques et théologiques musulmanes, en écartant toute histoire des figures féminines savantes ou puissantes dans les sociétés musulmanes, les talibans s’emploient à construire une théologie de la domination masculine.

La violence : coups, mariages forcés, séquestration, exécutions symboliques ou réelles des femmes “déviantes”, devient alors un outil de souveraineté. Elle manifeste la capacité du pouvoir à imposer sa vision du monde. Elle discipline les hommes eux-mêmes, sommés d’incarner une virilité guerrière et autoritaire. Elle envoie, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, le message d’un ordre intransigeant, inébranlable, où la femme n’est plus un sujet, mais un attribut du pouvoir masculin et religieux.

Ce cas limite éclaire la manière dont certaines configurations religieuses peuvent servir de vecteur à la violence patriarcale, non parce que les textes l’exigeraient, mais parce que des acteurs politiques, militaires et religieux ont intérêt à fusionner patriarcat et sacré pour verrouiller toute contestation.

Le corps des femmes comme champ de bataille : viols de guerre en RDC et au Soudan

En Afrique centrale, notamment en République démocratique du Congo, et au Soudan, le viol est devenu une arme de guerre à part entière, reconnue comme telle par les Nations unies et par de nombreux travaux de recherche.

Les rapports successifs sur les violences sexuelles en période de conflit montrent que les groupes armés, et parfois certains éléments des forces régulières, recourent systématiquement au viol, au viol collectif, à l’esclavage sexuel pour atteindre des objectifs militaires, économiques et politiques. 

Dans l’est de la RDC, cette stratégie est liée à la lutte pour le contrôle des territoires riches en minerais. Les attaques contre les villages s’accompagnent d’agressions sexuelles massives qui visent à terroriser les populations, à briser leur capacité de résistance et à provoquer des déplacements forcés.

Le viol devient un instrument de déplacement stratégique : quelques incursions suffisent à dépeupler durablement des zones convoitées, facilitant la mainmise sur les ressources. 

Au Soudan, des années de conflit au Darfour, puis la guerre civile récente, ont été marquées par des violences sexuelles ciblant des groupes ethniques spécifiques. Des rapports onusiens et d’ONG documentent viols collectifs, enlèvements, esclavage sexuel, attaques délibérées contre des femmes appartenant à des communautés visées pour leur identité ethnique ou leur supposée loyauté politique. 

Dans ces contextes, la violence sexuelle ne relève pas du “dérapage” ou de la simple licence accordée à des soldats. Elle est pensée comme un outil. Elle terrorise, disloque les liens familiaux, stigmatise les survivantes, altère la capacité des communautés à se reconstruire. Elle s’inscrit dans ce que certains appellent une “stratégie de destruction sociale”, où le corps des femmes devient le lieu où l’ennemi imprime sa domination en profondeur.

Le paradoxe est cruel : les survivantes, déjà brisées physiquement et psychiquement, portent aussi le fardeau de la honte et du silence, parce que leurs sociétés associent encore l’honneur familial à la sexualité féminine. La guerre exploite ainsi des structures patriarcales préexistantes et les radicalise, transformant un système de contrôle “ordinaire” en arme de destruction massive.

Modernité, numérique et masculinisme : la haine des femmes à l’ère de la manosphère

La violence contre les femmes ne se manifeste pas seulement dans des contextes de guerre ouverte. Dans les sociétés dites développées, et particulièrement aux États-Unis, une part croissante des agressions prend la forme de violences psychologiques, numériques et symboliques, portées par le masculinisme contemporain.

Depuis plusieurs années, des recherches documentent l’essor de la “manosphère”, cet ensemble de communautés en ligne où prolifèrent discours antiféministes, incels, groupes “red pill”, “men going their own way” et influenceurs qui font de la domination masculine une identité politique rentable. 

Le mouvement MeToo, qui a permis à des milliers de femmes de rendre visibles les violences sexuelles et le harcèlement dans les sphères professionnelles et médiatiques, a joué le rôle de déclencheur. Pour une partie des hommes, en particulier ceux déjà fragilisés socialement ou culturellement, MeToo a été interprété comme une agression globale, une remise en cause de la “liberté masculine”, voire la preuve d’une “conspiration féministe” contre les hommes.

La réaction masculiniste s’organise autour de quelques grandes idées : dénonciation du féminisme comme idéologie haineuse, accusation de “fausses accusations” généralisées, mise en scène d’une victimisation masculine (“les vrais discriminés, ce sont les hommes”), nostalgie d’un ordre où les femmes étaient dépendantes et silencieuses.

Ces discours se combinent à l’algorithme des grandes plateformes, qui favorisent les contenus polarisants, et donnent naissance à un écosystème où la haine des femmes est non seulement normalisée, mais monétisée.

Les effets sur les violences sont multiples.

D’abord dans la sphère intime, où certains hommes, nourris de discours sur la domination et le “recadrage” des femmes, refusent les séparations, supportent mal la perte de contrôle et peuvent basculer dans les violences conjugales extrêmes.

Ensuite dans l’espace public numérique, où des femmes journalistes, universitaires, militantes subissent des campagnes de harcèlement massives, de menaces de viol ou de meurtre, orchestrées depuis ces communautés.

Enfin, à la marge, par le passage à l’acte d’individus radicalisés qui se revendiquent comme incels ou disciples de figures masculinistes, et commettent des attaques meurtrières expressément motivées par la haine des femmes.

Ce masculinisme n’est ni marginal ni purement américain. Les travaux récents montrent que la manosphère est devenue un phénomène global, avec des déclinaisons en Europe, en Asie, en Amérique latine, voire en Afrique urbaine connectée. La violence contre les femmes se trouve ainsi “modernisée” : elle circule par mèmes, vidéos, podcasts, formations en ligne, donnant au patriarcat une seconde jeunesse numérique.

Societés développées, sociétés sous-développées : des formes différentes, une même logique

Comparer les contextes : Brésil, Sénégal, Afghanistan, RDC, Soudan, États-Unis, Europe, permet de dépasser les explications simplistes.

D’un côté, des pays marqués par la pauvreté, la guerre, la faiblesse des institutions, la prégnance de structures familiales lignagères.

De l’autre, des sociétés riches, dotées de systèmes juridiques sophistiqués, d’États de droit, de discours égalitaires bien établis. Pourtant, la violence de genre persiste partout.

Dans les pays sous forte contrainte économique et politique, la violence est souvent plus visible, plus brutale : mariages forcés, viols de guerre, féminicides massifs, mutilations génitales, impunité quasi totale. Là où l’État est défaillant, là où les armes circulent facilement, là où les groupes armés contrôlent des portions de territoire, le contrôle patriarcal se combine à la violence armée pour produire des régimes de terreur.

Dans les pays développés, la violence n’est pas moins réelle, mais plus dissonante avec les normes officielles d’égalité. Elle se manifeste davantage dans la sphère intime, dans les rapports de travail, sur les réseaux sociaux, dans les discriminations structurelles. Les féminicides y restent réguliers, les viols nombreux, les violences conjugales banalisées, même si les instruments de protection et de réparation existent davantage. La violence y est parfois plus sophistiquée, plus juridique, plus psychologique, et souvent mieux dissimulée.

Ce qui est commun, c’est la structure. Dans tous ces espaces, la masculinité dominante est définie par des attributs de contrôle, de puissance, de capacité d’imposer sa volonté. Dans tous, l’autonomie des femmes : sexuelle, économique, politique, est perçue, par une partie des hommes, comme une menace statutaire, un déclassement relatif. Dans tous, la violence devient une réponse possible, parfois légitimée, parfois tolérée, parfois simplement excusée.

Le droit ne suffit pas : les limites des politiques symboliques

Face à cette réalité, les États adoptent des lois : incrimination du féminicide, renforcement des dispositifs de protection, plans nationaux de lutte contre les violences, criminalisation des mutilations génitales, des mariages forcés, du harcèlement. Ces avancées sont cruciales, mais elles se heurtent à deux obstacles majeurs.

Le premier est celui de la mise en œuvre. Dans de nombreux pays, les budgets dédiés restent dérisoires, les services spécialisés sous-dotés, les associations de terrain livrées à elles-mêmes, les magistrats et policiers insuffisamment formés. Les dispositifs existent dans les textes mais ne modifient que marginalement la réalité vécue, faute de moyens et de volonté politique.

Le second est plus profond : le droit agit sur les conséquences, mais peine à transformer les causes. Tant que les modèles de masculinité valoriseront la domination, la possessivité, la capacité à se faire craindre, tant que les économies symboliques de l’honneur, de la réputation, du statut resteront adossées au contrôle du corps des femmes, les violences continueront de se reproduire, parfois sous des formes nouvelles.

La manosphère illustre bien ce point : même dans les États où les violences sexuelles sont clairement pénalisées, de nouveaux espaces se créent où elles sont normalisées et encouragées, en marge des institutions formelles.

Ce que dit la violence faite aux femmes de la santé des sociétés

La violence contre les femmes est un révélateur, un baromètre de la santé des sociétés. Elle indique le degré de reconnaissance réelle des femmes comme sujets autonomes, et non comme annexes de la famille ou instruments de reproduction. Elle mesure aussi la qualité des institutions, la capacité de l’État à protéger les plus vulnérables, la solidité du contrat social.

Dans les pays en guerre, elle signale le niveau de brutalisation des rapports sociaux et le degré de destruction des normes minimales de protection des civils. La pratique systématique du viol de guerre en RDC ou au Soudan dit quelque chose de la manière dont les conflits modernes instrumentalisent les corps féminins pour atteindre des objectifs militaires, économiques et identitaires. Dans des sociétés comme l’Afghanistan, elle révèle l’échec d’un projet politique à intégrer la moitié de sa population dans la citoyenneté.

Dans les sociétés occidentales, elle montre que l’égalité proclamée n’est pas l’égalité vécue. Les féminicides, les viols, les harcèlements au travail ou en ligne rappellent que le patriarcat sait se reconfigurer, qu’il s’adapte aux nouvelles technologies, qu’il sait intégrer à son profit les outils du capitalisme numérique et de l’économie d’attention.

Enfin, à l’échelle du monde, la persistance de ces violences montre la solidité d’un ordre patriarcal qui traverse les frontières, les religions et les régimes politiques. Les formes changent, mais la logique demeure : faire du corps des femmes un territoire à surveiller, une ressource à exploiter, un symbole à contrôler.

Un continuum de violences, un défi global

Ce parcours, du Brésil à la RDC, du Sénégal à l’Afghanistan, du Soudan aux États-Unis, met en lumière une même architecture : la violence faite aux femmes n’est ni un résidu archaïque appelé à disparaître naturellement, ni une succession de faits divers isolés. C’est un continuum, qui va des pratiques les plus “banales” : insultes, humiliations, chantages, menaces, aux formes les plus extrêmes : féminicides, viols de guerre, mutilations, effacement social.

Partout, elle exprime la résistance d’un ordre patriarcal à la montée de l’autonomie féminine. Partout, elle révèle la volonté d’une partie des hommes, et des structures sociales qui les soutiennent, de réaffirmer leur primauté, par la contrainte si nécessaire. Partout, elle teste les institutions : police, justice, santé, école, plateformes numériques, et met à nu leurs faiblesses, leurs ambiguïtés ou leurs complicités.

Penser cette violence comme un objet sociologique global, c’est refuser de la culturaliser en l’assignant à tel continent, telle religion, telle “tradition”. C’est voir qu’elle forme un langage politique transnational, qui circule des villages les plus isolés aux espaces les plus connectés.

C’est reconnaître que sa réduction exige plus que des lois : une transformation profonde des masculinités, des économies de l’honneur, des modes de socialisation, de la manière même dont nous définissons ce qu’est une vie digne pour une femme.

En ce sens, la violence faite aux femmes est l’un des grands tests de notre temps. Elle dit si le projet démocratique, au Nord comme au Sud, en temps de paix comme en temps de guerre, inclut réellement la moitié de l’humanité, ou s’il continue, derrière les proclamations, à tolérer qu’elle soit sacrifiée, en silence, sur l’autel de la domination masculine.

Laisser un commentaire

🌳 La newsletter BAOBIZZ

Chaque lundi, reçois les meilleures analyses de BAOBIZZ — un regard africain sur le monde, dans ta boîte mail.

🌳 Rejoins la communauté BAOBIZZ

Débats, réflexions et dilemmes africains — chaque semaine sur WhatsApp.

→ Rejoindre le groupe
FrançaisfrFrançaisFrançais
🌳 BAOBIZZ
Espace abonnés
Ce contenu est réservé aux abonnés BAOBIZZ. Connectez-vous ou inscrivez-vous gratuitement.
Pas de compte ?
BAOBIZZ.COM · "Un regard africain sur les enjeux planétaires"
🌳 BAOBIZZ — Premier accès gratuit. Inscrivez-vous pour un accès illimité.

En savoir plus sur BAOBIZZ : un regard africain sur les enjeux planétaires

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture