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Remigration : le marché mondial de l’externalisation migratoire
Comment Washington a transformé l’expulsion en diplomatie transactionnelle, pourquoi l’Afrique en constitue une composante disproportionnée, et pourquoi l’extrême droite européenne rêve désormais ouvertement d’imiter ce modèle.
Résumé exécutif
Le 21 septembre 2026, un consortium de vingt-six rédactions coordonné par Forbidden Stories a révélé l’existence, depuis mai 2025, d’un « Bureau de la Remigration » au sein du département d’État américain, chargé de négocier avec des pays tiers l’accueil de personnes expulsées des États-Unis dont elles ne sont pas ressortissantes. Au 31 août 2026, au moins 25 447 personnes avaient été transférées vers 28 pays, dans le cadre d’arrangements conclus avec 35 États et accompagnés d’au moins 410 millions de dollars de financements. Cette analyse reconstruit la mécanique juridique, diplomatique et financière de ce dispositif, avant d’en examiner la dimension la plus sensible : la place disproportionnée qu’y occupe l’Afrique, continent simultanément sollicité comme partenaire migratoire et mis en garde par sa propre Commission des droits de l’homme contre le risque de devenir une « zone de dépôt » pour les indésirables du monde entier.
L’analyse ne s’arrête toutefois pas aux frontières américaines. Elle établit que cette logique d’externalisation n’est ni une invention de l’administration Trump ni une singularité américaine : le Danemark l’a inscrite dans sa loi dès 2021, le Royaume-Uni l’a tentée avec le Rwanda avant d’y renoncer en 2024, l’Italie de Giorgia Meloni la met en œuvre depuis 2023 avec l’Albanie, et le Parlement européen a lui-même adopté, le 26 mars 2026, un règlement créant des « hubs de retour » hors du territoire de l’Union. Plus significatif encore pour la compréhension du moment politique présent : le vocabulaire même du dispositif américain — le mot « remigration » — est directement emprunté à l’extrême droite européenne, dont l’un des théoriciens, l’Autrichien Martin Sellner, en a fait depuis 2023 le nom d’un projet politique explicite, aujourd’hui porté ouvertement par des partis qui progressent dans les urnes de l’Allemagne à l’Espagne.
La question qui traverse ainsi l’ensemble de cette enquête dépasse la seule politique migratoire américaine : dans un monde où les capitaux, les marchandises et les données circulent presque sans frontières, les États les plus puissants pourront-ils également acheter ailleurs l’espace territorial nécessaire pour accueillir les êtres humains dont ils ne veulent plus chez eux — et cette logique, déjà à l’œuvre à l’échelle mondiale, deviendra-t-elle le programme assumé d’une partie croissante des forces politiques européennes ?
Une enquête publiée le 21 septembre 2026 par Forbidden Stories, en collaboration avec le Washington Post, le Guardian, CBS News et une vingtaine d’autres rédactions réunies au sein du « Deportation Project », a mis au jour un dispositif qui dépasse largement la question classique de l’expulsion des étrangers en situation irrégulière. Elle décrit la constitution, depuis le retour de Donald Trump à la présidence en janvier 2025, d’un véritable marché diplomatique international de la prise en charge des personnes expulsées, dans lequel les États-Unis obtiennent de pays tiers qu’ils accueillent des individus qui n’en sont pas ressortissants et avec lesquels ils n’ont, la plupart du temps, aucun lien préexistant.
Le sujet mérite d’emblée d’être replacé dans un cadre plus vaste que la seule présidence Trump : celui de l’externalisation des politiques migratoires, déjà pratiquée sous différentes formes par l’Union européenne, plusieurs États européens pris individuellement et, avant eux, le Royaume-Uni. La question centrale que pose ce dossier n’est donc plus seulement « un État peut-il expulser un étranger qui n’a plus le droit de séjourner sur son territoire ? », mais bien : jusqu’où un État peut-il transférer à un autre État la gestion humaine, juridique et financière de personnes dont il souhaite se défaire, en particulier lorsque ces personnes n’ont aucun lien avec le pays qui les reçoit ? C’est cette question qui donne à l’affaire sa portée à la fois juridique, géopolitique et philosophique — et qui explique pourquoi elle résonne aujourd’hui bien au-delà de Washington.
Le dispositif TCNA et la naissance du Bureau de la Remigration
Le mécanisme documenté par les journalistes repose sur ce que l’administration américaine désigne sous le nom de Third Country National Arrangements (TCNA). Son fonctionnement est en apparence simple : une personne se trouvant aux États-Unis fait l’objet d’une mesure d’éloignement, mais son renvoi vers son pays d’origine s’avère impossible — parce qu’elle y risquerait la persécution ou la torture, parce que cet État refuse de la reprendre, ou pour d’autres raisons pratiques. Washington recherche alors un autre État disposé à la recevoir, un pays qui peut n’avoir pratiquement aucun rapport avec elle. C’est ainsi que des personnes ont été envoyées vers des États dont elles ne possèdent pas la nationalité, où elles n’avaient jamais vécu et dont elles ne parlaient parfois aucune langue.
L’un des apports les plus significatifs de l’enquête concerne la création, en mai 2025, d’une structure spécialisée au sein du Bureau of Population, Refugees and Migration du département d’État : l’Office of Remigration, le Bureau de la Remigration. Forbidden Stories indique qu’une quinzaine de personnes composent cette structure, dirigée par le diplomate Christian Jové Ehrhardt, auparavant spécialisé dans la sécurité diplomatique. Le changement institutionnel est significatif : traditionnellement, la politique d’expulsion relève de la politique intérieure et des services chargés de l’immigration. Avec ce dispositif, elle devient également une composante à part entière de la diplomatie américaine, le département d’État négociant directement avec des gouvernements étrangers l’accueil de ressortissants d’États tiers. La politique migratoire se transforme ainsi, partiellement, en politique étrangère — et le choix même du nom retenu pour cette structure, sur lequel nous reviendrons dans la dernière partie de cette analyse, n’est pas un hasard sémantique.
Un fondement légal réel, mais une utilisation sans précédent
Contrairement à une lecture hâtive qui verrait dans ce dispositif une pure innovation illégale, le Congressional Research Service rappelle que l’Immigration and Nationality Act prévoit effectivement, dans certaines circonstances, la possibilité d’éloigner une personne vers un pays tiers disposé à l’accepter, lorsque les destinations habituellement prévues par la loi — le pays d’origine ou un pays avec lequel la personne entretient un lien de rattachement — sont jugées « impraticables, déconseillées ou impossibles ». Cette faculté demeure toutefois encadrée par des protections spécifiques contre le renvoi vers un pays où la personne risquerait la persécution, ainsi que par la Convention des Nations unies contre la torture, dont les dispositions interdisent le transfert vers un État où elle serait susceptible d’être torturée. Le problème fondamental que pose le dispositif actuel n’est donc pas la simple existence d’une possibilité d’expulsion vers un pays tiers — laquelle existait déjà —, mais l’échelle, la systématisation et les conditions procédurales dans lesquelles ce mécanisme exceptionnel est désormais mobilisé à très grande échelle.
Quand la migration devient objet de négociation interétatique
L’aspect le plus significatif du dossier tient au fait que ces accords migratoires ne fonctionnent presque jamais isolément : ils s’articulent fréquemment avec des aides financières, des programmes sanitaires, des financements humanitaires, une coopération en matière de gestion des frontières ou des concessions diplomatiques plus générales. L’exemple camerounais est, à cet égard, particulièrement révélateur. Christian Ehrhardt se rend à Yaoundé en novembre 2025 ; un accord permettant l’accueil de ressortissants de pays tiers est finalisé en décembre ; le même mois, les États-Unis approuvent un programme sanitaire d’environ 400 millions de dollars sur cinq ans ; un mois plus tard, Washington annonce 30 millions de dollars supplémentaires au HCR au Cameroun, notamment pour faciliter des retours volontaires. La proximité chronologique de ces annonces est documentée avec précision par l’enquête ; elle ne suffit cependant pas, à elle seule, à établir juridiquement que les 400 millions de dollars constituaient la contrepartie explicite de l’accord migratoire. La rigueur analytique impose donc de distinguer soigneusement une corrélation solidement documentée d’une contrepartie contractuellement établie — même si, dans plusieurs autres cas recensés par Human Rights Watch et Amnesty International, les documents consultés mentionnent explicitement des montants directement liés à l’acceptation de ressortissants de pays tiers, comme au Rwanda ou en Eswatini, sur lesquels nous reviendrons.
Une architecture financière à trois niveaux et une responsabilité fragmentée
Les documents analysés par Forbidden Stories révèlent une architecture financière relativement sophistiquée. Sur les quelque 410 millions de dollars prévus, environ 20 % auraient été destinés directement à certains gouvernements partenaires, tandis que plus de 178 millions de dollars étaient programmés pour l’Organisation internationale pour les migrations et plus de 123 millions pour le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Ce montage produit un système à trois niveaux : Washington finance des États tiers et des organisations internationales, qui prennent en charge, à leur tour, les personnes expulsées. Cette architecture présente un avantage politique évident pour l’administration américaine, celui de transformer une politique intérieure en chaîne internationale de gestion migratoire ; elle soulève cependant une question de responsabilité déterminante, qui n’a pas de réponse simple : qui devient juridiquement et politiquement responsable d’une personne après son transfert — l’État qui l’expulse, l’État qui la reçoit, l’organisation internationale qui finance ou organise son parcours, ou plusieurs de ces acteurs simultanément ? C’est précisément cette fragmentation de la responsabilité qui rend le système aussi difficile à contester juridiquement qu’à réformer politiquement.
Une position disproportionnée, mais des motivations qu’il faut se garder de simplifier
Amnesty International recensait, en 2026, au moins douze États africains ayant reçu ou accepté de recevoir des ressortissants de pays tiers en provenance des États-Unis : le Cameroun, la République démocratique du Congo, la République centrafricaine, la Guinée équatoriale, l’Eswatini, le Ghana, le Liberia, le Rwanda, la Sierra Leone, le Soudan du Sud, l’Ouganda et le Cap-Vert. Le réseau s’est encore étendu au cours de l’année : CBS News a notamment documenté une série de vols ayant envoyé, en dix jours seulement, plus de cent personnes vers huit pays africains distincts. Le choix de l’Afrique ne s’explique probablement pas par un facteur unique : il faut considérer simultanément la dépendance de certains États à l’aide extérieure, les asymétries diplomatiques structurelles avec Washington, la capacité financière américaine, les besoins réels de coopération sécuritaire, l’état des relations bilatérales préexistantes, et la volonté de certains gouvernements d’obtenir des avantages économiques ou diplomatiques concrets. Il serait toutefois erroné, et empiriquement inexact, de présenter l’ensemble des gouvernements africains comme des acteurs uniformément passifs : les accords diffèrent considérablement d’un pays à l’autre, certains gouvernements ont posé des restrictions explicites — l’Ouganda, par exemple, a exclu les personnes ayant un casier judiciaire ainsi que les mineurs non accompagnés, et a donné la priorité aux personnes d’origine africaine —, et les États africains ne poursuivent pas nécessairement les mêmes intérêts dans ces négociations.
Le Rwanda : la continuité d’un laboratoire de l’externalisation
Le Rwanda occupait déjà une position centrale dans le débat mondial sur l’externalisation de l’asile, à travers le projet britannique visant à transférer vers Kigali des demandeurs d’asile arrivés au Royaume-Uni — projet lancé en 2022 sous le gouvernement conservateur de Rishi Sunak, jamais mis en œuvre en pratique, et formellement abandonné le 6 juillet 2024 par le nouveau Premier ministre travailliste Keir Starmer, qui l’a qualifié de politique « morte et enterrée avant même d’avoir commencé ». Dans le dispositif américain, Kigali a accepté d’accueillir jusqu’à 250 personnes, en échange d’environ 7,5 millions de dollars d’aide américaine selon les documents consultés par Human Rights Watch. Cette continuité est significative : le Rwanda apparaît comme l’un des laboratoires d’une idée plus générale, celle qui consiste à dissocier le territoire où une personne demande protection du territoire sur lequel son dossier ou son séjour sera finalement géré — l’un des changements conceptuels les plus profonds des politiques migratoires contemporaines, et sur lequel nous reviendrons dans la septième partie de cette analyse.
Eswatini : l’exemple le plus spectaculaire d’une géographie triangulaire
L’accord conclu avec l’Eswatini illustre plus fortement encore cette logique. Selon les documents examinés par Human Rights Watch, Washington s’est engagé à verser environ 5,1 millions de dollars afin de renforcer les capacités de gestion migratoire et frontalière du royaume, en échange de l’accueil potentiel de jusqu’à 160 ressortissants de pays tiers. Au 10 septembre 2026, l’organisation Third Country Deportation Watch recensait 32 personnes effectivement envoyées en Eswatini, originaires notamment du Vietnam, du Yémen, de Cuba, de la Jamaïque, du Laos, d’Éthiopie, d’Haïti, des Philippines, de Somalie, du Soudan, de Tanzanie, de la République démocratique du Congo, du Kenya, du Cameroun ou de la Mauritanie. La géographie qui en résulte devient saisissante : un ressortissant vietnamien expulsé des États-Unis vers l’Eswatini, un Cubain envoyé en Afrique australe, un Mexicain protégé contre un retour au Mexique mais transféré dans ce même royaume. La migration cesse ici d’être structurée autour du couple classique « pays d’origine ↔ pays d’accueil » pour devenir triangulaire : pays d’origine → États-Unis → pays tiers, sans qu’aucun des trois pôles ne corresponde nécessairement à un lien préexistant de la personne concernée.
| Pays | Financement documenté | Capacité / personnes reçues | Particularité |
|---|---|---|---|
| Rwanda | ≈ 7,5 M$ | Jusqu’à 250 personnes | Continuité avec le projet britannique abandonné |
| Eswatini | ≈ 5,1 M$ | Jusqu’à 160 ; 32 recensées au 10/09/26 | Douze nationalités différentes, détention à Matsapha |
| Guinée équatoriale | ≈ 7,5 M$ | Non précisé publiquement | Accord révélé par voie de presse |
| Ghana | Non chiffré publiquement | 5 personnes (Nigeria, Gambie) | Limité aux ressortissants ouest-africains |
| Ouganda | Accord bilatéral temporaire | Non précisé publiquement | Exclut casiers judiciaires et mineurs non accompagnés |
| Cameroun | ≈ 400 M$ (programme sanitaire) + 30 M$ HCR | Accord finalisé déc. 2025 | Chronologie documentée, contrepartie contractuelle non prouvée |
| Soudan du Sud | Non chiffré publiquement | 8 personnes, dont 7 toujours détenues | Transparence minimale sur les conditions de détention |
Protéger quelqu’un de son pays, puis l’expulser ailleurs
C’est probablement le point juridiquement le plus délicat de l’ensemble du dossier. Certaines personnes concernées avaient obtenu, aux États-Unis, une protection contre leur renvoi vers leur pays d’origine parce qu’un juge avait reconnu un risque réel de persécution ou de torture. Cela ne signifie pas nécessairement qu’elles disposaient d’un droit absolu à demeurer indéfiniment sur le territoire américain ; mais leur transfert vers un pays tiers soulève une question nouvelle et cruciale : ce pays tiers garantira-t-il réellement leur sécurité, et empêchera-t-il leur réexpulsion ultérieure vers le pays initialement jugé dangereux ? C’est le problème du refoulement indirect, parfois désigné sous le terme de chain refoulement — un mécanisme par lequel le transfert initial peut conduire, indirectement, au résultat même que le droit international cherchait à empêcher : un ressortissant gambien expulsé vers le Ghana en vertu de cet accord a ainsi déclaré, dans une attestation sous serment déposée devant un tribunal fédéral américain, que les autorités ghanéennes l’avaient ensuite renvoyé vers son pays d’origine, alors même que la justice américaine avait reconnu qu’il y courait un risque sérieux de persécution en raison de son orientation sexuelle.
Le principe de non-refoulement et les conditions posées par le HCR
L’article 3 de la Convention contre la torture interdit à tout État d’expulser, de refouler ou d’extrader une personne vers un autre État lorsqu’il existe des motifs sérieux de croire qu’elle y risquerait d’être soumise à la torture. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés considère, parallèlement, que lorsqu’un transfert de demandeur d’asile vers un autre État est organisé, plusieurs conditions cumulatives doivent impérativement être garanties : une admission effective dans le pays destinataire, une protection réelle contre le refoulement, un accès à une procédure d’asile équitable, un traitement conforme aux standards internationaux, une évaluation individuelle préalable du risque encouru, et une possibilité effective de contester le transfert devant une juridiction indépendante. Autrement dit : un accord conclu entre deux gouvernements, quelle que soit sa légalité formelle au regard du droit interne de chacun, ne neutralise en aucun cas les droits individuels de la personne transférée. C’est un principe déterminant, qui structure l’ensemble du contentieux aujourd’hui pendant devant les juridictions américaines.
Les « assurances diplomatiques » : garantie réelle ou fiction juridique ?
Washington s’appuie notamment sur des assurances diplomatiques fournies par les États récepteurs, dont le raisonnement peut se résumer ainsi : « le gouvernement destinataire nous garantit que cette personne ne sera ni persécutée ni torturée. » La procédure américaine mise en place en 2025 prévoit précisément que le département de la Sécurité intérieure vérifie l’existence de telles assurances, et que le département d’État les considère comme crédibles avant d’autoriser le transfert. Ce mécanisme demeure toutefois contesté sur le plan juridique : une assurance diplomatique n’équivaut pas nécessairement à une garantie juridictionnelle opposable devant un tribunal. Tout dépend, en réalité, de sa précision, de son caractère contraignant, des possibilités effectives de contrôle indépendant, de l’accès réel des avocats aux personnes concernées, de l’indépendance des tribunaux du pays destinataire, des conditions concrètes de détention, et surtout des conséquences prévues en cas de violation avérée de ces engagements. C’est précisément pour cette raison que les garanties procédurales individuelles — et non les seules assurances interétatiques — deviennent le critère déterminant de la légalité d’un transfert.
« L’accord entre deux gouvernements ne neutralise pas les droits individuels de la personne transférée. La question n’est plus seulement de savoir si un État tiers accepte une personne : il faut déterminer dans quelles conditions elle peut contester ce transfert et faire valoir les risques auxquels elle serait exposée. »
Une bataille judiciaire encore mouvante
Le contentieux constitue actuellement l’un des éléments les plus décisifs du dossier. Dès février 2025, le département de la Sécurité intérieure avait publié des orientations internes élargissant le recours aux expulsions vers des pays tiers, ce qui a immédiatement suscité un recours collectif. En juin 2025, la Cour suprême a suspendu l’injonction d’un tribunal inférieur, permettant à l’administration de reprendre les transferts. En février 2026, le tribunal de district a rendu un jugement définitif annulant la politique du département de la Sécurité intérieure ; mais la Cour d’appel fédérale du premier circuit a accordé un sursis à cette décision, permettant à la politique de rester applicable pendant la durée de la procédure d’appel. Le 18 septembre 2026, cette même Cour d’appel a néanmoins largement confirmé, sur le fond, la décision du tribunal inférieur contestant la légalité du dispositif lorsqu’il ne permet pas aux personnes concernées de disposer d’une possibilité effective de faire valoir leurs craintes avant leur transfert. L’administration devrait porter l’affaire devant la Cour suprême, et le département de la Sécurité intérieure soutenait, immédiatement après l’arrêt, que la politique demeurait applicable tant que la décision d’appel n’était pas formellement entrée en vigueur. Il serait donc prématuré d’affirmer que le mécanisme a été définitivement déclaré illégal ou durablement interrompu : le dossier reste, à l’heure où ces lignes sont rédigées, activement disputé devant les tribunaux.
Ce qui sépare un dispositif défendable d’un dispositif contesté
Un mécanisme de transfert vers un pays tiers est substantiellement plus défendable, sur le plan du droit international, lorsqu’il repose sur une combinaison de garanties procédurales précises. L’absence ou l’insuffisance de plusieurs de ces garanties constitue précisément ce qui alimente aujourd’hui le contentieux américain.
| № | Garantie procédurale attendue |
|---|---|
| 1 | Une décision individualisée, et non une mesure collective automatique |
| 2 | Une information préalable suffisante sur le pays de destination |
| 3 | Un accès effectif à un avocat avant le transfert |
| 4 | Un recours suspensif réellement opérant |
| 5 | Une évaluation personnelle et documentée des risques encourus |
| 6 | Une garantie vérifiable de non-refoulement ultérieur |
| 7 | Un statut juridique clairement défini dans le pays destinataire |
| 8 | Un accès effectif à une procédure d’asile sur place |
| 9 | L’absence de détention arbitraire à l’arrivée |
| 10 | Un contrôle indépendant des conditions après le transfert |
La souveraineté à double tranchant
Le paradoxe qui traverse l’ensemble du dossier africain mérite d’être formulé avec précision. Un gouvernement peut légitimement invoquer sa souveraineté pour conclure librement un accord avec Washington : « nous sommes souverains, nous pouvons accepter ces personnes. » Mais on peut lui opposer, tout aussi légitimement, une seconde conception de la souveraineté : un État réellement souverain doit-il accepter que son territoire devienne l’instrument d’exécution de la politique intérieure d’une puissance étrangère ? Les deux raisonnements sont également recevables, car la souveraineté signifie simultanément la liberté contractuelle de l’État et sa capacité à ne pas subir les préférences des puissances extérieures. L’enjeu politique consiste donc à déterminer, accord par accord, si l’on se trouve en présence d’une coopération librement consentie ou d’une coopération rendue possible par une forte asymétrie de puissance économique et diplomatique.
Le déficit démocratique : qui autorise réellement ces accords ?
Une question demeure insuffisamment discutée dans le débat public : les Parlements nationaux sont-ils véritablement associés à ces décisions ? Lorsqu’un gouvernement accepte plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de ressortissants étrangers en échange de financements internationaux, plusieurs interrogations devraient normalement faire l’objet d’un débat public transparent : quel est le statut juridique exact des personnes concernées ? Ont-elles le droit de travailler ? Peuvent-elles demander l’asile sur place ? Qui finance leur séjour, et pendant combien de temps ? Peuvent-elles quitter librement le pays, ou risquent-elles d’être détenues ? Qui décide, le cas échéant, de leur réexpulsion ultérieure ? Quels recours effectifs possèdent-elles ? Que se passe-t-il si leur pays d’origine refuse durablement leur retour ? Les accords sont-ils soumis à un contrôle parlementaire, et existe-t-il un contrôle budgétaire indépendant de l’utilisation des fonds ? Ce déficit de transparence constitue précisément l’une des préoccupations centrales exprimées par la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, qui demande explicitement aux États africains de rendre publics les accords existants ou envisagés.
Le rôle ambigu des organisations internationales
L’enquête soulève également une question délicate concernant le HCR et l’Organisation internationale pour les migrations, par lesquels transite une part substantielle des financements américains. Leur présence produit un paradoxe réel : sans elles, les personnes transférées risqueraient de bénéficier de beaucoup moins de protection effective sur le terrain ; avec elles, leur intervention peut indirectement rendre opérationnel un dispositif politique qu’elles n’ont ni conçu ni approuvé. Le HCR insiste d’ailleurs sur une distinction qu’il juge fondamentale : il affirme ne pas être partie aux accords bilatéraux eux-mêmes, et indique que les financements reçus servent exclusivement à renforcer les systèmes d’asile nationaux conformément à son mandat. L’Organisation internationale pour les migrations adopte une position comparable, rappelant qu’intervenir auprès des personnes migrantes ne signifie en rien approuver les décisions politiques ayant conduit à leur expulsion. C’est un dilemme classique, bien connu de l’ensemble de l’action humanitaire contemporaine : refuser de participer pour ne pas légitimer un système contestable, ou participer précisément pour protéger ceux qui en subissent directement les conséquences ? Il n’existe pas, en la matière, de réponse théoriquement satisfaisante et pratiquement simple.
La véritable comptabilité de l’opération, au-delà du montant facial
L’analyse économique de ces accords ne peut raisonnablement s’arrêter au seul montant annoncé publiquement. Une véritable comptabilité publique de l’opération devrait intégrer, au chapitre des recettes, le financement américain direct, les financements internationaux additionnels, les infrastructures éventuellement construites et les avantages diplomatiques indirects obtenus ; mais elle devrait également intégrer, au chapitre des coûts, l’hébergement, la sécurité, l’administration, les procédures judiciaires, la santé, l’intégration éventuelle, les retours ultérieurs, la surveillance continue, les coûts sociaux diffus, ainsi que les risques diplomatiques et réputationnels associés. Le résultat net réel pourrait s’avérer très différent du montant facial initialement annoncé — d’autant que certaines personnes peuvent rester durablement sur le territoire d’accueil si leur pays d’origine continue de refuser leur retour, transformant alors une rémunération ponctuelle en une obligation sociale de longue durée que le pays hôte devra assumer seul, une fois les projecteurs médiatiques détournés.
Le risque d’un marché mondial de l’indésirable et la nécessité d’une doctrine africaine commune
Un risque supplémentaire doit être anticipé avec lucidité : si l’accueil de ressortissants de pays tiers devient financièrement rémunérateur, plusieurs États pourraient entrer en concurrence ouverte les uns avec les autres — l’un acceptant cinq cents personnes, un second en acceptant mille, un troisième proposant des conditions moins exigeantes pour attirer les financements. On obtiendrait alors, progressivement, un véritable marché d’offre territoriale migratoire, dans lequel le pouvoir de négociation appartiendrait presque exclusivement au financeur. C’est précisément pour prévenir cette dynamique que l’Union africaine aurait intérêt à définir une doctrine continentale commune. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples en a posé les premiers éléments dans sa résolution 645, adoptée le 30 octobre 2025 à Banjul : elle y souligne que les États africains ne doivent pas conclure de partenariats migratoires lorsqu’ils savent, ou devraient raisonnablement savoir, que ces accords comportent un risque réel de violations graves des droits humains ; elle appelle à la publication systématique des accords existants ou envisagés ; elle rappelle que les expulsions collectives et les transferts forcés sans examen individuel sont interdits par l’article 12(5) de la Charte africaine ; et elle invite les États africains à renforcer la coopération Sud-Sud plutôt que d’accepter des partenariats structurellement asymétriques.
Le refoulement en chaîne
Une protection accordée par un juge américain peut être neutralisée si le pays tiers réexpulse ensuite la personne vers son pays d’origine, comme documenté au Ghana.
L’obligation sociale de longue durée
Si le pays d’origine refuse durablement le retour, une rémunération ponctuelle se transforme en charge structurelle pour le pays hôte, bien après la fin des financements.
La mise en concurrence des États
Sans coordination continentale, les pays partenaires peuvent surenchérir les uns sur les autres pour capter les financements, au détriment des garanties offertes.
Le déficit démocratique
Des accords engageant plusieurs centaines de personnes et plusieurs millions de dollars sont parfois conclus sans débat parlementaire ni contrôle budgétaire indépendant.
Présenter cette politique comme une singularité américaine serait trompeur
La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples ne vise d’ailleurs pas uniquement les États-Unis dans sa résolution 645 : elle mentionne explicitement les coopérations européennes visant à financer des capacités de contrôle migratoire en Afrique, ainsi que les mécanismes destinés à empêcher certains départs vers l’Europe. Il existe donc un mouvement plus vaste, que l’on peut résumer par une séquence logique : de la frontière territoriale classique, on passe au contrôle en amont, puis à l’externalisation proprement dite, puis au financement d’États partenaires, puis enfin au traitement ou à la rétention des personnes hors du territoire national. La frontière n’est ainsi plus seulement une ligne géographique : elle devient un réseau transnational de contrôle des mobilités, dont l’Union européenne et plusieurs de ses États membres constituent des acteurs de tout premier plan, bien avant même l’arrivée du Bureau de la Remigration américain.
Le Danemark, précurseur normatif d’une idée jamais totalement réalisée
Le Danemark occupe, à cet égard, une place particulière dans la généalogie européenne de l’externalisation. Dès juin 2021, le Parlement danois a adopté, par 70 voix contre 24, une loi autorisant le pays à transférer l’examen des demandes d’asile déposées sur son sol vers un pays tiers, l’étranger enregistré au Danemark devant alors être directement renvoyé vers ce pays pour l’instruction de son dossier. En septembre 2022, Copenhague et Kigali ont signé une déclaration de coopération bilatérale envisageant explicitement l’établissement d’un programme par lequel les demandeurs d’asile arrivant au Danemark pourraient être transférés au Rwanda pour l’examen de leur demande. Ce projet, régulièrement relancé depuis lors, n’a toutefois jamais été pleinement mis en œuvre, et le Conseil de l’Europe a appelé à plusieurs reprises le Danemark à abandonner tout projet d’externalisation du traitement des demandes d’asile. Le précédent danois demeure néanmoins essentiel à comprendre : c’est un État membre fondateur de l’Union européenne, réputé pour la solidité de son État de droit, qui a le premier normalisé juridiquement l’idée que la protection due à un demandeur d’asile puisse être assurée ailleurs que sur le territoire où la demande est déposée — ouvrant, sans le vouloir nécessairement, une brèche conceptuelle que d’autres allaient ensuite exploiter plus résolument.
L’Italie de Giorgia Meloni : le modèle qui persiste malgré les obstacles judiciaires
Le protocole signé fin 2023 entre l’Italie et l’Albanie constitue, à ce jour, la réalisation la plus aboutie de cette logique en Europe. Il prévoit l’externalisation du traitement des demandes d’asile de personnes interceptées en mer vers deux centres gérés par l’Italie près du port albanais de Shengjin, susceptibles d’accueillir jusqu’à trois mille migrants et demandeurs d’asile simultanément. Les premiers transferts, en 2024, ont été rapidement invalidés par le tribunal de Rome puis par la Cour de cassation italienne, qui ont jugé que les critères de « pays d’origine sûrs » définis unilatéralement par le gouvernement Meloni n’étaient pas conformes au droit de l’Union européenne. Le 23 avril 2026, les conclusions de l’avocat général de la Cour de justice de l’Union européenne ont néanmoins estimé que l’accord italo-albanais était, sur le principe, compatible avec le droit de l’Union, à condition que l’ensemble des droits fondamentaux des personnes concernées soit scrupuleusement garanti — ouvrant la voie à une possible relance du dispositif à l’entrée en vigueur, prévue courant 2026, du nouveau pacte européen sur la migration et l’asile. Giorgia Meloni a d’ailleurs affirmé publiquement que les centres « fonctionneront exactement comme prévu dès le départ » une fois ce cadre juridique pleinement applicable.
Le règlement « Retours » : l’Union européenne institutionnalise ses propres hubs
Le 26 mars 2026, le Parlement européen a adopté sa position sur un nouveau règlement dit « Retours », par 389 voix, dans un vote marqué par une alliance inédite entre la droite classique et l’extrême droite, brisant ce que les commentateurs désignent traditionnellement comme le « cordon sanitaire » excluant toute coopération formelle avec les partis d’extrême droite au niveau européen. Ce texte prévoit l’extension de la durée maximale de détention administrative de dix-huit à vingt-quatre mois, la suppression de l’effet suspensif automatique et généralisé pour l’ensemble des recours contre une décision d’expulsion, et surtout la création de « hubs de retour » : des centres situés en dehors du territoire de l’Union européenne, vers lesquels des ressortissants de pays tiers en situation irrégulière pourraient être envoyés dans l’attente de leur éloignement définitif. Ce texte doit désormais faire l’objet de négociations interinstitutionnelles avec le Conseil et la Commission avant son adoption définitive, mais son orientation générale ne fait guère de doute : l’Union européenne se dote, à son tour et par la voie légale la plus solennelle qui soit — un règlement adopté par ses colégislateurs —, d’une architecture institutionnelle d’externalisation directement comparable, dans sa logique sinon dans son ampleur, au Bureau de la Remigration américain.
« La frontière territoriale classique cède la place au contrôle en amont, puis à l’externalisation, puis au financement d’États partenaires, puis enfin à la rétention hors du territoire national. La frontière n’est plus une ligne géographique : elle devient un réseau transnational de contrôle des mobilités. »
Potsdam, novembre 2023 : la genèse politique d’un mot
Le mot même de « remigration » retenu par le département d’État américain pour nommer son nouveau bureau n’est pas neutre : il provient directement du vocabulaire de l’extrême droite européenne, où il a acquis, depuis fin 2023, une charge politique considérable. Le 25 novembre 2023, une vingtaine de personnes se sont réunies à la Villa Adlon, au bord du lac Lehnitz, près de Potsdam en Allemagne, à l’invitation de deux organisateurs proches de la mouvance identitaire. L’activiste autrichien Martin Sellner, ancien porte-parole du Mouvement identitaire en Autriche, y a présenté un plan qu’il a lui-même qualifié de « remigration », visant le déplacement hors d’Allemagne de trois catégories de personnes : les demandeurs d’asile, les étrangers disposant d’un titre de séjour, et les citoyens allemands jugés « non assimilés ». Selon le compte rendu publié le 10 janvier 2024 par l’organisation d’investigation Correctiv, Sellner y évoquait également l’idée d’un « État modèle » à créer en Afrique du Nord, sous forme de zone économique spéciale louée à cet effet, susceptible d’accueillir jusqu’à deux millions de personnes. Parmi les participants figuraient des membres du parti Alternative für Deutschland (AfD), dont Roland Hartwig, alors conseiller personnel de la présidente du parti Alice Weidel, ainsi que plusieurs élus régionaux du parti — dont Ulrich Siegmund, alors président du groupe AfD au Parlement du Land de Saxe-Anhalt, sur lequel nous reviendrons plus loin —, aux côtés de membres du parti conservateur CDU et de militants identitaires.
Une révélation contestée, mais un fait politique incontesté
La révélation de cette réunion a provoqué un choc politique considérable en Allemagne : entre le 19 et le 21 janvier 2024, plusieurs centaines de milliers de personnes ont manifesté dans les grandes villes allemandes contre l’AfD et le projet ainsi révélé, certaines estimations évoquant jusqu’à 1,4 million de participants sur l’ensemble du pays, tandis qu’un débat s’engageait sur une éventuelle procédure d’interdiction du parti. Ce récit ne fait toutefois pas consensus sur tous ses aspects, et l’honnêteté intellectuelle impose de le signaler avec précision : plusieurs participants ont engagé des poursuites judiciaires contre Correctiv. En mars 2026, un tribunal régional de Berlin a jugé substantiellement inexacte l’affirmation selon laquelle la réunion visait spécifiquement l’expulsion de citoyens allemands eux-mêmes ; Correctiv a fait appel de cette décision. En décembre 2025, un tribunal de Hambourg avait, pour sa part, validé l’essentiel de la publication, tout en la qualifiant d’article d’opinion plutôt que de reportage strictement factuel. Ce qui demeure en revanche incontesté, y compris par Martin Sellner lui-même dans ses propres déclarations publiques, c’est qu’il a bien présenté, devant une vingtaine de personnes, un plan explicitement nommé « remigration », ciblant demandeurs d’asile et étrangers en situation régulière, assorti de l’idée d’un « État modèle » nord-africain. C’est cette part incontestée des faits, et non les points encore disputés devant les tribunaux, qui a servi de socle à la normalisation ultérieure du terme dans le débat politique européen.
Le Remigration Summit : une internationale d’extrême droite, et la jonction transatlantique
Ce qui n’était, fin 2023, qu’un plan discuté à huis clos est devenu, en l’espace de deux ans, un événement politique assumé et recherché par les médias : le premier Remigration Summit s’est tenu en mai 2025 à Gallarate, près de Milan, réunissant environ 400 participants autour de membres du Mouvement identitaire, avec la participation notable du député européen de la Lega Roberto Vannacci. La seconde édition, organisée le 30 mai 2026 à Figueira da Foz au Portugal par Martin Sellner lui-même, a réuni entre 500 et 600 participants venus d’Europe, du Canada et des États-Unis, parmi lesquels des représentants de l’AfD allemande et du parti espagnol Vox — ce dernier y ayant envoyé son député Carlos Hernández Quero. La dimension transatlantique de ce rassemblement est documentée avec une précision particulièrement significative pour notre propos : selon Politico Europe, l’ancien commandant par intérim de la patrouille frontalière américaine, Gregory Bovino, y a assisté en tant qu’invité d’honneur, aux côtés du suprémaciste blanc américain Jared Taylor, et y a publiquement critiqué certains responsables de l’administration Trump — dont la secrétaire à la Sécurité intérieure adjointe et une conseillère de la Maison-Blanche — pour avoir, selon lui, « édulcoré » la stratégie migratoire américaine. Cette scène est éclairante : elle montre que la circulation des idées et des personnes entre l’extrême droite européenne et certains cercles de l’administration américaine ne relève pas d’une simple coïncidence lexicale, mais d’une porosité politique réelle et assumée par ses propres acteurs.
De la théorie à l’urne : l’AfD, Vox, et la « remigration » comme politique publique revendiquée
Ce qui distingue le moment présent de la controverse de 2024, c’est le passage du terme de la discussion à huis clos à la revendication électorale ouverte. Lors de l’élection régionale de Saxe-Anhalt, le 6 septembre 2026, l’AfD a obtenu 43,8 % des suffrages — son meilleur résultat jamais enregistré dans une élection régionale allemande, plus du double de son score cinq ans auparavant —, en menant campagne explicitement sur une plateforme de « remigration ». Son candidat, Ulrich Siegmund — précisément l’un des participants identifiés à la réunion de Potsdam en 2023 —, a déclaré publiquement que « la remigration s’applique à quiconque ne contribue pas à la société », incluant explicitement dans cette catégorie les réfugiés ukrainiens sans emploi, et a promis une « offensive de remigration et d’expulsion » dès le premier jour de gouvernement. En Espagne, le président de Vox, Santiago Abascal, a pareillement affirmé, à la mi-septembre 2026, qu’il était temps de « fermer les portes » et d’engager un processus de « remigration » pour les personnes vivant en Espagne « aux dépens du travail des autres » — l’un des trois axes qu’il a placés au centre de sa communication politique. Le terme, né dans les cercles identitaires autrichiens et allemands, est ainsi devenu, en l’espace de moins de trois ans, un axe de campagne assumé par des partis qui progressent significativement dans plusieurs pays européens : le Rassemblement national en France, le FPÖ en Autriche, vainqueur des élections législatives de 2024, le Vlaams Belang en Flandre, ou encore le PVV néerlandais de Geert Wilders.
Un nom qui ne trompe personne
Il serait naïf de considérer comme purement accidentel le choix, par le département d’État américain, du nom « Office of Remigration » pour désigner sa nouvelle structure diplomatique. Ce choix lexical s’inscrit dans un contexte où le terme circule déjà, depuis plusieurs années, comme un marqueur identitaire assumé par une partie croissante de l’extrême droite occidentale — et où des acteurs américains proches de cette mouvance participent ouvertement aux rassemblements européens qui en font la promotion, comme l’illustre la présence de Gregory Bovino au Remigration Summit portugais. Cette convergence sémantique ne signifie pas que la politique américaine d’expulsion vers des pays tiers procède d’une même doctrine idéologique que le plan présenté à Potsdam — les logiques juridiques, les échelles et les publics visés diffèrent sensiblement — mais elle signale une porosité réelle entre un vocabulaire longtemps cantonné aux marges les plus radicales du débat politique européen et son adoption, jusque dans la terminologie officielle, par l’appareil administratif de la première puissance mondiale. C’est précisément cette porosité qui explique pourquoi une partie de l’extrême droite européenne peut aujourd’hui désigner ouvertement la politique américaine comme un modèle à imiter, plutôt que comme une politique étrangère parmi d’autres.
La marchandisation de la capacité territoriale migratoire
On connaissait déjà, dans les relations économiques internationales, le commerce des marchandises, les concessions minières, les bases militaires, les droits de pêche, les concessions portuaires et les quotas carbone. Il faut désormais ajouter, dans certaines relations internationales contemporaines, une ressource nouvelle : la capacité d’accueil migratoire négociable. Les États développés disposent du capital, des capacités diplomatiques, de l’aide au développement, de l’accès au marché, des visas, des instruments financiers et, parfois, des sanctions ; les pays partenaires disposent, eux, d’une ressource dont la valeur économique et diplomatique apparaît progressivement : leur territoire. Poussée jusqu’à son terme, cette logique pourrait conduire à une forme de spécialisation internationale où certains États deviendraient des pays de production, d’autres des places financières, d’autres encore des paradis fiscaux — et certains, des plateformes de rétention, de transit ou de relocalisation migratoire. C’est précisément ce qui rend le phénomène structurellement différent d’une simple expulsion bilatérale classique : l’État riche ne dit plus seulement « reprenez votre ressortissant », il peut désormais dire « acceptez sur votre territoire quelqu’un qui n’est pas votre ressortissant, et nous financerons une partie de sa prise en charge ou d’autres programmes ».
Peut-on acheter le droit de ne pas accueillir ?
C’est finalement la question philosophique la plus fondamentale que soulève l’ensemble de cette évolution. Dans un monde marqué par des écarts considérables de richesse, un pays disposant de ressources importantes peut-il transférer certaines de ses responsabilités humaines à un pays beaucoup plus pauvre, simplement parce qu’il dispose des moyens financiers de cette externalisation ? La réponse juridique n’est pas automatiquement négative, dans la mesure où le droit international n’interdit pas par principe toute forme de coopération migratoire entre États souverains. Mais la question morale, elle, demeure entière — car une telle logique peut conduire, à terme, à transformer la richesse en capacité de décider qui entre, qui reste, qui part, et surtout où celui qui part devra aller. À l’inverse, il serait tout aussi excessif de considérer qu’un État ayant un jour accueilli un étranger porterait nécessairement l’obligation perpétuelle de le conserver indéfiniment sur son territoire : la difficulté véritable se situe précisément entre ces deux principes, ni l’un ni l’autre ne pouvant raisonnablement être érigé en absolu.
De la mondialisation des marchandises à la mondialisation de la gestion des populations
Le dossier révélé par Forbidden Stories dépasse, en définitive, la seule présidence de Donald Trump, et même la seule politique américaine. Il révèle une évolution plus générale des relations internationales contemporaines : nous sommes peut-être en train de passer de la mondialisation des marchandises à celle des capitaux, puis des chaînes de valeur, puis des données, et désormais à une forme inédite de mondialisation de la gestion des populations jugées indésirables. Les personnes concernées deviennent mobiles non seulement parce qu’elles choisissent librement de migrer, mais parce que des États organisent activement, entre eux, leur déplacement — une évolution considérable, dont l’ampleur exacte et les conséquences durables restent encore à mesurer, mais dont la trajectoire, de Washington à Copenhague, de Kigali à Rome, de Potsdam à Figueira da Foz, dessine déjà les contours d’un nouvel ordre migratoire mondial.
Conclusion générale — Un changement de paradigme, non un scandale isolé
Les États-Unis ont construit depuis 2025 une infrastructure diplomatique permettant d’expulser certaines personnes vers des États dont elles ne sont pas ressortissantes. Cette politique possède certains fondements réels dans le droit américain de l’éloignement, mais sa mise en œuvre rencontre des limites considérables liées au due process, au non-refoulement et à la protection contre la torture — limites que le récent arrêt du premier circuit fédéral est venu rappeler sans clore définitivement le débat.
Pour l’Afrique, l’enjeu est plus stratégique encore : le continent doit déterminer s’il souhaite participer, État par État et sans coordination, à cette nouvelle économie internationale de l’externalisation migratoire, ou élaborer collectivement ses propres règles de transparence, de contrôle juridictionnel et de non-refoulement, comme la Commission africaine des droits de l’homme a commencé à le formuler.
Ce mouvement n’est en rien une singularité américaine : le Danemark l’a normalisé juridiquement dès 2021, le Royaume-Uni l’a tenté avant d’y renoncer, l’Italie le met en œuvre avec l’appui prudent de la justice européenne, et le Parlement européen lui-même a voté, en mars 2026, sa propre architecture de « hubs de retour » — avec le soutien conjoint de la droite classique et d’une extrême droite dont le cordon sanitaire traditionnel a cessé de la tenir à l’écart.
Le terme même de « remigration », choisi par l’administration américaine pour nommer son dispositif, hérite directement d’un vocabulaire forgé par l’extrême droite identitaire européenne depuis la réunion de Potsdam en 2023 — un vocabulaire aujourd’hui assumé électoralement par des partis qui progressent d’Allemagne en Espagne, et dont certains acteurs américains saluent ouvertement la radicalité lors de rassemblements internationaux. La convergence des mots ne prouve pas l’identité des politiques ; elle révèle en revanche une porosité idéologique qu’il serait irresponsable d’ignorer.
Dans un monde où les capitaux, les marchandises et les données circulent presque sans frontières, les États les plus puissants pourront-ils également acheter ailleurs l’espace territorial nécessaire pour accueillir les êtres humains dont ils ne veulent plus chez eux ? C’est probablement sous cet angle que le sujet mérite d’être suivi dans les années qui viennent — non comme un fait divers politique américain, mais comme une mutation de fond de l’ordre international.
Sources et références
Toutes les sources citées ont été vérifiées et sont accessibles aux liens ci-dessous.
- Forbidden Stories / The Deportation Project, The Office of Remigration: « America First » and its overseas negotiations, 21 septembre 2026 — enquête complète.
- The Washington Post, How Trump turned a refugee bureau into a $410 million deportation operation, 21 septembre 2026 — enquête complète.
- Congressional Research Service, Immigration Removals to Third Countries, IF13295, 24 août 2026 — rapport complet.
- Reuters / US News, US appeals court rejects Trump policy allowing swift deportations to third countries, 18 septembre 2026 — article complet.
- Human Rights Watch, US/Africa: Expulsion Deals Flout Rights, 23 septembre 2025 — communiqué complet.
- Amnesty International, How do US « third country removals » work and are they legal?, juin 2026 — analyse complète.
- Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, Résolution CADHP/Res.645 (LXXXV) 2025, Banjul, 30 octobre 2025 — résolution complète.
- Wikipédia (EN), 2023 Potsdam far-right meeting, incluant le suivi des procédures judiciaires (Berlin, mars 2026 ; Hambourg, décembre 2025) — article de synthèse.
- Wikipédia (EN), Remigration Summit, éditions de Gallarate (2025) et Figueira da Foz (2026) — article de synthèse.
- Politico Europe, AfD, Vox mingle with ex-US Border Patrol chief, white nationalist leader at ‘remigration summit’, 31 mai 2026 — article consulté via synthèse Wikipédia ci-dessus.
- InfoMigrants, Le Danemark adopte une loi pour envoyer ses demandeurs d’asile… loin de l’Europe, et suivi de l’accord Danemark-Rwanda — article complet.
- Al Jazeera, Italy’s PM Meloni determined to continue sending migrants to Albania, 13 novembre 2025, et suivi des conclusions de l’avocat général de la CJUE, 23 avril 2026 — article complet.
- Touteleurope.eu, Au Parlement européen, la droite s’allie à l’extrême droite pour durcir les règles d’expulsion des sans-papiers, sur le règlement « Retours » du 26 mars 2026 — article complet.
- France 24, Royaume-Uni : Keir Starmer confirme vouloir abandonner l’expulsion de migrants vers le Rwanda, 6 juillet 2024 — article complet.
- CNN, Germany election results: Far-right AfD win historic victory in Saxony-Anhalt, 6 septembre 2026 — article complet.
- Infobae, Abascal plantea procesos de « repatriaciones » de inmigrantes que delincan y de « remigración » para los que no trabajan, 14 septembre 2026 — article complet.

