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Lettre à ceux qui ont mangé la Terre
Dakar, 2135. Un survivant dresse l’acte d’accusation définitif contre la génération qui a choisi de rendre le monde inhabitable.
À vous, les gestionnaires du désastre.
À vous, les comptables du vivant.
À vous, les héritiers du pétrole, du plastique, du feu et de l’excuse.
À vous qui avez reçu une planète et laissé un cendrier.
Je ne vous écris ni pour vous comprendre, ni pour vous absoudre.
Je ne vous écris pas pour obtenir réparation : certaines pertes ne se réparent pas.
Je vous écris pour établir les faits.
Je vous écris pour déposer mémoire.
Je vous écris pour que le silence ne vienne pas achever ce que vous avez commencé.
Dakar, 2135 — Depuis les ruines de ce qui fut Dakar — Depuis l’an de ce qui reste
Mesdames, Messieurs,
Permettez-moi de commencer non par un cri, mais par un acte.
Je n’écrirai pas : je vous hais.
La haine, si légitime soit-elle, appartient encore au registre du cœur.
Or ce qui vous concerne relève moins du cœur que du jugement.
Moins de la blessure que de la responsabilité.
Moins du ressentiment que de l’Histoire.
Alors j’écris ce qui doit être écrit.
J’accuse.
J’accuse votre génération d’avoir reçu un monde habitable et d’avoir choisi de le traiter comme un stock.
J’accuse votre époque d’avoir regardé les océans comme des déversoirs, les forêts comme des inventaires, les sols comme des supports, l’air comme une poubelle invisible, et le vivant tout entier comme une matière première destinée à vos conforts.
J’accuse votre civilisation d’avoir administré la Terre comme on liquide un patrimoine qui ne vous appartenait pas.
Il faut vous reconnaître un talent particulier. Détruire en deux ou trois générations ce que des milliards d’années avaient lentement composé exigeait du génie. Un génie sinistre, certes, mais du génie tout de même. Vous étiez organisés. Vous étiez appliqués. Vous aviez des experts, des ministères, des cabinets de conseil, des sommets internationaux, des rapports d’évaluation, des indicateurs, des stratégies de transition, des promesses de neutralité, des photographies de groupe, des stylos pour signer l’inaction.
Vous avez tout prévu, sauf l’essentiel : la possibilité de continuer à vivre.
Bravo.
J’accuse votre regard
J’accuse votre regard d’avoir dégradé toute chose en ressource.
Vous aviez reçu quelque chose d’inouï : un monde habitable.
Des océans profonds, peuplés de vies si anciennes et si extravagantes qu’aucune imagination humaine n’aurait osé les inventer. Des forêts capables de fabriquer leur propre pluie, de respirer pour vous, de filtrer vos fautes avec une patience que vous avez prise pour de la faiblesse. Des sols vivants, riches, obscurs, traversés d’alliances invisibles entre racines, champignons, insectes, bactéries, eau et temps. Des saisons encore fiables. Des fleuves encore lisibles. Des rivages encore à leur place.
Vous n’aviez pas créé cela. C’était précisément ce qui aurait dû vous rendre modestes.
Il aurait fallu de la retenue. De la gratitude. Une forme de pudeur devant ce qui vous précédait et devait vous survivre.
- Là où il y avait un océan, vous avez vu une voie commerciale et un dépotoir gratuit.
- Là où il y avait une forêt, vous avez vu du bois, du soja, de l’huile et des perspectives de rendement.
- Là où il y avait une montagne, vous avez vu un gisement.
- Là où il y avait une rivière, vous avez vu une capacité de production.
- Là où il y avait un animal, vous avez vu de la biomasse.
- Là où il y avait un avenir, vous avez vu un présent à monétiser.
J’accuse votre époque d’avoir renommé le monde pour mieux le rendre disponible.
Une forêt cessait d’être une forêt avant même d’être abattue : elle devenait une « ressource ». Un fleuve devenait un « potentiel hydraulique ». Une espèce devenait une « variable de biodiversité ». Le vivant cessait d’être un monde pour devenir une ligne d’inventaire.
Vous ne disiez jamais : nous ravageons. Vous disiez : nous arbitrons.
Vous ne disiez jamais : nous empoisonnons. Vous disiez : externalités.
Vous ne disiez jamais : nous condamnons. Vous disiez : ajustements.
J’accuse votre langue d’avoir été une arme blanche.
J’accuse votre vocabulaire propre, technique, managérial, d’avoir nettoyé le crime avant même qu’il ne soit commis.
J’accuse vos mots d’avoir servi à dissoudre la honte.
Vous aviez un langage d’assassins polis.
J’accuse votre aveuglement
J’accuse votre époque d’avoir cru que la Terre se tairait toujours.
Parce qu’elle supportait encore, vous l’avez crue inépuisable. Parce qu’elle réparait encore, vous l’avez crue docile. Parce qu’elle absorbait vos excès, vous l’avez crue infinie. Parce que la catastrophe n’était pas immédiate, vous l’avez prise pour une permission.
J’accuse votre civilisation d’avoir confondu délai et pardon.
Or le monde ne pardonne pas, pas plus qu’il ne se venge. Il répond. Il inscrit. Il restitue. Il tient une comptabilité plus rigoureuse que vos banques et plus incorruptible que vos tribunaux. Chaque dette contractée envers le vivant demeure. Chaque excès est enregistré. Chaque facture finit par arriver.
Et la réponse est venue.
- Les feux.
- Les sécheresses.
- Les inondations.
- Les récoltes compromises.
- Les canicules meurtrières.
- Les nappes épuisées.
- Les maladies déplacées.
- Les rivages avalés.
- Les migrations forcées.
- Le silence des bêtes.
Vous appeliez cela pudiquement une « crise ». J’accuse ce mot lui-même. Car ce n’était pas une crise. Une crise passe. Une crise se résout. Une crise suppose un retour possible à l’état antérieur. Ce que vous avez produit n’était pas une crise, mais une altération durable des conditions mêmes du monde habitable.
Le réel reprenait simplement la parole. Et vous persistiez à l’appeler événement exceptionnel.
J’accuse votre plastique
J’accuse votre époque d’avoir offert l’éternité à ses déchets.
Parmi toutes vos inventions, le plastique reste peut-être la plus révélatrice. Matière admirable par sa souplesse, sa légèreté, sa résistance. Matière terrible par l’usage que vous en avez fait. Vous avez confié à l’indestructible les tâches les plus dérisoires. Vous avez donné des siècles de durée à des objets utilisés quelques minutes. Vous avez associé l’éternité à l’insignifiant.
Il fallait y penser : fabriquer presque l’immortel pour emballer le jetable.
Le plastique : voilà votre véritable monument. Votre pyramide. Votre épopée. Votre signature dans les entrailles du monde.
J’accuse vos habitudes d’avoir semé dans les océans, dans les sédiments, dans les poissons, dans les oiseaux, dans la pluie et jusque dans nos corps les fragments de votre paresse emballée.
Vos bouteilles, vos sacs, vos pailles, vos barquettes, vos capsules, vos couverts « jetables » — ce mot seul est déjà un aveu — flottent encore dans le ventre du monde. Vous avez donné cinq siècles d’existence à des objets utilisés cinq minutes. Vous avez réussi cet exploit rare : rendre même l’air granuleux, la mer collante, la pluie suspecte.
Je n’ai jamais vu d’albatros vivant. Ils avaient disparu avant ma naissance. Mais j’ai vu leurs photos dans vos archives : grands oiseaux ouverts comme des valises, le ventre rempli de bouchons, de plastiques colorés, d’éclats de votre confort. Ils mouraient de vous avoir pris au sérieux. De vous avoir crus comestibles.
J’accuse votre civilisation d’être entrée dans les chaînes du vivant par effraction.
J’accuse votre progrès d’avoir ressemblé à une décharge sophistiquée.
J’accuse votre agriculture de siège
J’accuse vos modèles agricoles d’avoir traité la terre comme un corps à épuiser.
Je vous écris depuis un monde où chaque récolte est une inquiétude. Je sais ce qu’est un sol qui ne répond plus. Je sais ce qu’est une terre durcie, salée, lessivée, emportée, trop compacte pour recevoir la pluie, trop pauvre pour soutenir longtemps la vie. Je sais ce qu’est l’angoisse de dépendre d’un ciel devenu instable.
Vous, vous pouviez encore faire semblant d’ignorer le lien. Vous pouviez croire que les étals pleins suffisaient à prouver l’abondance, que l’importation permanente suffisait à démentir la fragilité des saisons, que la technique trouverait toujours une solution après coup.
Alors vous avez traité la terre comme une machine réquisitionnée : plus vite, plus fort, plus rentable.
- Engrais.
- Pesticides.
- Herbicides.
- Fongicides.
- Insecticides.
Toute une armée de suffixes en -cide, tueurs professionnels en blouse blanche, homologués, subventionnés, vendus avec promesse de rendement.
J’accuse vos engrais d’avoir nourri jusqu’à la stérilité.
J’accuse vos pesticides d’avoir nettoyé la vie jusqu’au désert.
J’accuse vos engins d’avoir compacté le sol comme on écrase un thorax.
Vous avez voulu accélérer le vivant. Vous avez voulu lui faire rendre davantage qu’il ne pouvait. Vous avez oublié qu’un sol n’est pas une surface, mais une profondeur ; non un support, mais une communauté lente, subtile, patiente.
À force de « nourrir » la terre, vous l’avez stérilisée. À force de l’optimiser, vous l’avez vidée. À force de rendement, vous avez produit la famine.
Il faut des siècles pour fabriquer un sol vivant. Vous l’avez détruit dans le temps d’un mandat, d’une carrière, d’un portefeuille d’investissements.
Et lorsque la faim frappait quelque part, vous l’appeliez encore « crise alimentaire », comme si le vocabulaire technocratique pouvait anesthésier l’obscénité de la chose. Pour vous, la famine était toujours ailleurs, dans un autre climat, dans un autre peuple, dans un reportage diffusé entre deux publicités. Maintenant elle n’est plus lointaine. Elle a cessé d’être un spectacle. Elle est devenue une condition.
J’accuse votre abondance d’avoir été une dette déguisée.
J’accuse votre prospérité d’avoir porté en elle notre pénurie.
J’accuse votre nucléaire
J’accuse votre ambition sans mémoire d’avoir produit des poisons plus durables que l’humanité elle-même.
Il faut vous reconnaître une ambition presque métaphysique : vous ne vous contentiez pas de contaminer l’espace, vous avez voulu contaminer la durée elle-même. Le plutonium survivra à vos patries, à vos langues, à vos dieux, à vos systèmes économiques et à vos tombes. Vous avez produit des poisons capables de durer des millénaires dans des sociétés incapables de penser au-delà du prochain mandat, du prochain exercice budgétaire, de la prochaine échéance électorale.
Quel mélange admirable de puissance technique et d’infantilisme moral.
J’accuse votre irresponsabilité d’avoir enterré dans le ventre de la Terre ce que vous n’aviez ni la sagesse ni l’humilité d’assumer.
Vous avez recouvert vos déchets de béton, de schémas, de procédures, de rapports rassurants, de normes, de promesses, de signalétiques destinées à prévenir des humains futurs dont vous ignoriez tout : leur langue, leur culture, leur histoire, peut-être même leur manière de lire le danger.
Des pictogrammes.
J’accuse votre siècle d’avoir résumé sa responsabilité envers les millénaires à venir à une signalétique.
Puis le temps a fait ce qu’il fait toujours. La roche a bougé. L’eau a circulé. Les matériaux ont vieilli. Les certitudes ont fui.
Et nous avons hérité de cancers sans prestige, de territoires suspects, de terres qu’aucune carte n’ose dire perdues mais que la vie, elle, a déjà désertées.
J’accuse votre époque d’avoir inventé le crime différé : un crime dont les victimes ne sont pas encore nées au moment où il est commis, et dont les responsables meurent honorablement, bien soignés, entourés, parfois décorés.
Morts dans leurs lits.
Nous, dans leurs demi-vies.
J’accuse votre indifférence envers les espèces
J’accuse votre indifférence d’avoir laissé mourir le monde par détails.
Peut-être est-ce ici que votre crime devient le plus difficile à dire. Vous n’avez pas seulement détruit des êtres ; vous avez raréfié la présence même du vivant. Le monde s’est vidé non toujours dans le fracas, mais souvent dans la discrétion. Moins d’insectes. Moins d’oiseaux. Moins de poissons. Moins de chants. Moins de traces. Moins de frémissements. Le vivant s’est retiré par petites soustractions successives, jusqu’au jour où le matin a semblé trop calme.
Je connais ce calme. Je sais qu’il n’est pas la paix. Je sais qu’il est une absence.
Vous appeliez cela « perte de biodiversité ». J’accuse cette formule trop propre. Car ce qui se perdait, ce n’était pas seulement le nombre des espèces. C’était la texture du monde. Sa rumeur. Sa musique. Son droit d’être plus vaste que l’humain.
- Le rhinocéros blanc du Nord.
- Le vaquita.
- Les coraux blanchis — comme si mourir pouvait être une simple affaire de couleur.
- Les amphibiens sans sépulture.
- Les pollinisateurs anonymes.
- Les créatures minuscules dont vous n’avez même pas eu le temps d’apprendre les noms.
Vous avez perdu le monde par détails. Et vous avez donné à cette hécatombe des noms savants pour continuer à dîner en paix.
Parce qu’une courbe ne crie pas. Parce qu’une statistique ne saigne pas. Parce qu’une espèce qui disparaît ne possède ni ministère, ni actionnaires, ni armée, ni siège à l’assemblée.
J’accuse vos colloques sans conséquence.
J’accuse vos rapports sans courage.
J’accuse vos graphiques sans rupture.
J’accuse votre académie d’avoir parfois su décrire avec précision ce qu’elle n’a jamais trouvé la force politique d’empêcher.
Aujourd’hui, l’aube se lève dans un silence que vos ancêtres n’auraient pas compris. Le jour paraît sans orchestre. Le ciel s’éclaire, mais quelque chose ne répond plus.
Je vis dans ce silence. C’est le plus lourd de tous. Le silence de vos victoires.
J’accuse votre fidélité à la guerre
J’accuse votre civilisation de n’avoir jamais cessé de perfectionner la destruction.
À votre décharge, vous étiez constants. Vous n’avez jamais cessé de vous faire la guerre. Quand vous n’étiez pas en train de brûler du pétrole, vous brûliez des villes. Quand vous ne miniez pas les sols par l’agriculture industrielle, vous les miniez littéralement. Quand vous ne subventionniez pas l’extraction, vous subventionniez l’armement. Vous étiez incapables de protéger durablement un marécage, mais parfaitement capables de pulvériser une ville en quelques minutes.
Les moyens vous manquaient toujours pour la justice. Jamais pour la destruction.
J’accuse vos États d’avoir trouvé des budgets pour les armes et des excuses pour l’inaction.
J’accuse vos industries militaires d’avoir prospéré pendant que le monde habitable reculait.
J’accuse vos doctrines de sécurité d’avoir transformé la pénurie en opportunité commerciale.
Vous organisiez des conférences sur le climat et des salons de défense dans le même monde, parfois avec les mêmes avions, les mêmes moquettes, les mêmes badges, les mêmes poignées de main. D’un côté, sauver l’humanité. De l’autre, perfectionner sa mise à mort. Et cette contradiction ne semblait troubler personne.
Lorsque les ressources sont venues à manquer, vous avez militarisé la pénurie. L’eau est devenue une frontière. La terre fertile, un enjeu de siège. La migration, un problème sécuritaire. La sécheresse, une occasion de vendre davantage d’armes, davantage de murs, davantage de surveillance.
Vos experts parlaient de « guerres climatiques ». Vous trouviez l’expression pertinente. Puis vous signiez des contrats.
J’accuse même votre comptabilité morale. Car même les émissions militaires bénéficiaient chez vous d’une sorte d’immunité. Les tanks brûlaient sans empreinte, les bombardements semblaient se produire hors bilan, les navires de guerre naviguaient dans une innocence statistique.
L’hypocrisie, chez vous, n’était plus un vice. C’était une infrastructure.
J’accuse votre savoir sans courage
J’accuse votre civilisation d’avoir su, et d’avoir continué.
C’est là, au fond, le cœur de votre culpabilité. Vous saviez beaucoup. Peut-être plus que toute génération avant vous. Vous aviez les sciences, les modèles, les données, les satellites, les rapports, les témoignages, les cartes, les alertes, les précédents historiques. Vous pouviez mesurer la catastrophe en temps réel et prévoir ses conséquences avec une précision remarquable.
Mais le savoir ne vous a pas sauvés parce qu’il ne s’est pas converti en courage.
Vous avez su sans rompre.
Vous avez compris sans renoncer.
Vous avez diagnostiqué sans guérir.
Il y eut des conférences, des sommets, des accords, des objectifs, des stratégies, des promesses de neutralité, des feuilles de route, des partenariats ambitieux. Tout cela n’était pas rien. Tout cela fut pourtant trop peu, trop tard, trop lâche, trop réversible.
J’accuse vos gouvernements d’avoir différé l’action à laquelle le savoir les obligeait.
J’accuse vos dirigeants d’avoir préféré la promesse au sacrifice réel.
J’accuse vos démocraties d’avoir reculé devant la moindre transformation qui menaçait un privilège acquis.
Vous produisiez de la langue pour éviter l’acte.
Chaque décennie apportait sa nouvelle promesse. Chaque promesse repoussait l’instant où il aurait fallu toucher à l’essentiel : votre confort, vos rentes, vos habitudes, votre religion de la croissance. Vous étiez très courageux face à 2050. Beaucoup moins face au lobby assis au premier rang.
Au fond, vous n’avez pas tant manqué d’intelligence que de décision morale.
J’accuse votre hypocrisie entre les peuples
J’accuse votre hypocrisie géopolitique d’avoir pillé d’abord, sermonné ensuite.
Je vous écris depuis l’Afrique, et cela importe. Car le désastre que vous avez fabriqué n’a jamais été également produit ni également subi. Ceux qui ont le plus altéré le monde n’ont pas toujours été ceux qui ont reçu d’abord les coups les plus durs. Il y avait là une continuité historique limpide : extraction ici, profit ailleurs ; vulnérabilité ici, protection ailleurs ; souffrance ici, discours là-bas.
Vous parliez volontiers de l’humanité comme d’un tout lorsqu’il fallait répartir la responsabilité. Vous redeveniez aussitôt amateurs passionnés de frontières, de souverainetés et de compétitivité lorsqu’il s’agissait de partager les bénéfices.
J’accuse votre mot nous d’avoir servi à partager la faute sans jamais partager les privilèges.
Vous avez présenté au Sud votre modèle d’épuisement comme un horizon désirable : voiture individuelle, climatisation, béton, extraction, viande industrielle, objets jetables, consommation croissante, imitation générale de vos excès. Puis, quand les autres ont voulu entrer à leur tour dans ce banquet toxique, vous avez découvert avec gravité que la planète avait des limites.
Après avoir vidé le buffet, vous avez expliqué aux derniers arrivés qu’il fallait pratiquer la sobriété.
J’accuse ceux qui ont le plus détruit d’avoir demandé la retenue à ceux qui avaient le moins consommé.
J’accuse vos institutions internationales d’avoir habillé l’injustice du nom de coopération.
J’accuse vos discours sur la résilience d’avoir souvent été une manière élégante de dire : débrouillez-vous avec les conséquences de ce que nous avons fait.
L’Afrique a reçu vos chaînes, puis vos prêts, puis vos conseils. Vos compagnies minières, puis vos ONG. Vos sermons sur l’adaptation, après vos siècles d’extraction.
Je vous écris depuis Dakar, ou de ce qui fut Dakar. Ville de vent, de sel, de circulation, de rumeurs, de thé, de poissons, de marchés, d’enfance et de lumière. Ville qui regardait la mer comme une présence familière.
La mer a monté.
Les quartiers ont cédé.
Les cartes ont menti.
Et nous avons appris qu’un rivage aussi pouvait être une mémoire qui se retire.
J’accuse votre mensonge parental
J’accuse votre sentimentalité de façade.
Je crois que beaucoup d’entre vous aimaient sincèrement leurs enfants. C’est ce qui rend votre faillite encore plus tragique. Vous ne vouliez pas nécessairement leur nuire. Vous vouliez leur offrir la sécurité, l’aisance, la mobilité, les biens, les chances que vous jugiez enviables. Mais vous aviez si profondément confondu le bonheur avec l’accumulation, le confort et l’expansion matérielle que vous n’avez pas vu ce que vous leur retiriez en croyant les combler.
- Vous leur avez donné des jouets et retiré les saisons.
- Vous leur avez offert des écrans et amoindri le ciel.
- Vous leur avez promis l’avenir tout en entamant les conditions mêmes de cet avenir.
Vous disiez : « C’est pour nos enfants. » J’accuse cette formule, aujourd’hui encore, dans son obscénité.
Pour eux, vous avez climatisé, bétonné, importé, survolé, emballé, extrait, spéculé, subventionné le charbon, subventionné le pétrole, rempli les océans d’objets stupides et l’air de particules durables. Drôle de tendresse. Drôle d’héritage.
Certains de vos enfants pourtant ont parlé. Ils ont marché, crié, manifesté, brandi vos propres chiffres avec la peur exacte dans leurs yeux. Ils demandaient une chose simple : que les adultes cessent d’être infantiles.
J’accuse votre époque d’avoir entendu ces enfants sans jamais consentir au prix de les écouter.
Vous les avez applaudis avec émotion. Puis vous avez repris les affaires.
Vous leur avez remis des prix pour leur courage et des contrats à ceux qui préparaient leur condamnation. Il fallait un cynisme particulièrement raffiné pour transformer l’alerte de la jeunesse en décor moral de votre inertie.
J’accuse votre normalité
J’accuse votre civilisation d’avoir rendu la catastrophe compatible avec la bonne conscience.
C’est peut-être là votre plus grand crime. Vous n’étiez pas tous des monstres. Vous étiez, pour l’essentiel, ordinaires. Et c’est cette ordinarité qui vous accuse le plus. Le désastre ne s’est pas toujours fait dans la fureur ou le délire. Il s’est tissé dans les routines, les arbitrages, les achats, les placements, les vacances, les habitudes, les renoncements minuscules, les compromis raisonnables à courte vue.
Vous n’avez pas détruit le monde en hurlant. Vous l’avez détruit en vivant « normalement ».
J’accuse vos conforts, vos routines, vos arbitrages raisonnables, vos compromis modestes, vos lâchetés distribuées, d’avoir composé ensemble la mécanique du désastre.
Le mal, chez vous, n’avait pas toujours la forme de la cruauté déclarée. Il avait celle du report, de la délégation, de l’habitude, de l’achat banal, de la commodité immédiate, du « ce n’est pas si grave », du « on verra plus tard », du « cela dépasse l’individu », du « je fais déjà ma part ».
J’accuse votre époque d’avoir fait du mal une procédure.
J’accuse votre société d’avoir fait de l’inaction une gouvernance.
J’accuse votre monde d’avoir fait du futur une réserve de sacrifices.
J’écris parce que quelqu’un doit tenir le registre. J’écris parce que le silence ajouterait au désastre l’insulte de l’oubli. J’écris pour ceux qui naîtront peut-être encore, afin qu’ils sachent que rien de tout cela n’était une fatalité tombée du ciel. Ce ne fut ni une malédiction, ni une colère divine, ni un accident cosmique. Ce fut un choix accumulé. Une somme de décisions humaines. Des millions de petites permissions accordées à l’inacceptable.
La vérité, même tardive, reste une forme de soin.
Ce qui reste malgré vous
Et pourtant, je refuse de vous accorder votre dernière consolation : le nihilisme.
Je refuse de dire que tout était écrit. Je refuse de croire que l’homme était voué à dévorer jusqu’à sa propre maison. Je refuse de vous laisser le luxe de penser que votre faute n’était que nature humaine.
Car quelque chose demeure.
- Des semences conservées dans des boîtes, des poches de tissu, des caves fraîches, marquées à la main par des gens que vous jugiez sans doute archaïques.
- Des gestes agricoles qui savaient ménager la terre au lieu de l’épuiser.
- Des savoirs communautaires que vos modèles traitaient de retard et qui se révèlent aujourd’hui plus précieux que vos doctrines.
- Des forêts sauvées non par de grandes déclarations, mais par entêtement.
- Des langues qui savent encore remercier la pluie.
- Des mains qui réparent encore.
- Des peuples qui n’avaient jamais totalement rompu avec les rythmes du vivant.
J’accuse votre mépris d’avoir sous-estimé tout ce qui, silencieusement, savait déjà survivre sans ravager.
Il reste aussi notre colère.
Pas votre colère spectaculaire de plateau télévisé. Pas votre indignation temporaire de réseau social. Une colère dense, grave, orientée. Une colère qui ne se contente pas de maudire, mais qui indique une limite. Qui dit : cela ne sera plus toléré. Qui dit : nous savons désormais le prix réel de vos commodités. Qui dit : plus jamais votre confort contre notre respiration.
Nous ferons autrement.
Non parce que nous serions plus purs, plus sages ou plus nobles que vous. Qui pourrait le jurer ? Mais parce que nous n’avons plus le privilège de l’illusion. Vous pouviez encore croire aux fictions consolantes : la croissance propre, le miracle technologique, le marché vert, le découplage heureux, la réparation automatique. Nous, nous vivons après les slogans.
La leçon est inscrite dans nos poumons. Dans notre eau. Dans notre faim. Dans nos étés trop longs. Dans nos matins sans oiseaux.
Épilogue — J’accuse
Vous auriez pu nous écrire.
Pas un rapport. Pas un traité. Pas un communiqué final. Une lettre.
Une lettre humaine, simple, sans jargon, sans communicant, sans arrière-pensée, dans laquelle vous auriez dit :
Nous avons vu.
Nous avons compris.
Nous avons trop peu renoncé.
Nous avons préféré notre confort à votre droit de vivre dans un monde habitable.
Nous avons eu peur du changement plus que de votre disparition.
Nous demandons pardon, même si nous savons ce pardon insuffisant.
Vous ne l’avez pas faite.
Alors j’écris la mienne.
J’accuse votre génération d’avoir préféré l’habitude à la vérité.
J’accuse votre époque d’avoir traité la prudence comme une faiblesse et la frugalité comme une honte.
J’accuse vos gouvernements d’avoir différé l’action à laquelle le savoir les obligeait.
J’accuse vos puissances économiques d’avoir transformé le monde en stock, le vivant en ressource, l’avenir en colonie.
J’accuse vos sociétés d’avoir rendu la catastrophe compatible avec la bonne conscience.
J’accuse vos conforts, vos routines, vos arbitrages raisonnables, vos compromis modestes, vos lâchetés distribuées, d’avoir composé ensemble la mécanique du désastre.
J’accuse votre civilisation d’avoir su.
Et j’accuse votre civilisation d’avoir continué.
Je vous accuse d’avoir volé davantage qu’un climat, davantage qu’un paysage, davantage qu’une biodiversité.
Je vous accuse d’avoir volé à ceux qui viendraient après vous la confiance élémentaire qu’un enfant devrait pouvoir accorder à ceux qui le précèdent.
Je vous accuse de nous avoir volé le futur.
Et dans le tribunal où je vous cite, il n’y a ni prescription, ni appel, ni procédure pour dissoudre la faute dans le confort des abstractions. Il y a les faits. Il y a l’eau empoisonnée. Il y a les sols morts. Il y a les espèces absentes. Il y a les villes détruites. Il y a nos poumons. Il y a nos silences. Il y a nos morts.
Je n’attends pas votre réponse.
Je n’attends pas votre défense.
Je n’attends pas votre verdict.
J’accuse.
Moustapha Dieng
Survivant de la génération sacrifiée
Depuis les ruines de ce qui fut Dakar
En l’an de ce qui reste

