À vous, les civilisateurs autoproclamés.

À vous, les missionnaires du fouet, du canon, du commerce et de la morale variable.

À vous, les fabricants d’empires, les dessinateurs de frontières, les comptables de chair humaine, les banquiers du pillage et les théoriciens de l’universel à usage réservé.

À vous, l’Europe.

À vous, l’Occident.

À vous qui avez appelé conquête ce qui fut l’invasion, ordre ce qui fut la violence, développement ce qui fut l’extraction, coopération ce qui fut la dépendance, et humanité ce qui ne vous incluait jamais que vous-mêmes.

Je ne vous écris ni pour mendier votre reconnaissance, ni pour solliciter votre compassion.
Je ne vous écris pas pour vous émouvoir.
Je ne vous écris pas pour vous convaincre : vous avez eu des siècles pour comprendre.
Je vous écris pour établir les faits.
Je vous écris pour déposer mémoire.
Je vous écris pour que le langage cesse de protéger le crime.
Je vous écris pour que le silence, une fois de plus, ne soit pas du côté des vainqueurs.

Mesdames, Messieurs,

Permettez-moi de commencer comme il convient.

J’accuse.

J’accuse l’Europe d’avoir porté dans ses cales, dans ses comptoirs, dans ses ports, dans ses banques et dans ses cathédrales l’une des plus vastes entreprises de déshumanisation que l’histoire ait connues.
J’accuse l’Occident d’avoir bâti une part considérable de sa richesse sur la capture, la vente, le transport, l’épuisement et la mort de corps africains.
J’accuse vos royaumes, vos républiques, vos compagnies, vos Églises, vos philosophes silencieux, vos négociants pieux, vos armateurs prospères, d’avoir transformé des êtres humains en cargaisons, en garanties, en unités de rendement.

J’accuse vos ports d’avoir senti l’or, le sucre, le café, le coton, le cacao et le sang.

J’accuse vos fortunes anciennes d’avoir la mémoire courte et les fondations profondes.

J’accuse vos patries de s’être dites mères des droits de l’homme tout en tenant l’homme noir hors de l’humanité pratique.

Car voilà votre premier crime, peut-être le plus durable : vous ne vous êtes pas contentés d’asservir. Vous avez produit la théorie qui permettait de le faire sans vous regarder comme des monstres. Vous avez inventé la hiérarchie des races, la mission civilisatrice, la science falsifiée, l’anthropologie d’accompagnement, la religion commode, le droit flexible, toute une architecture intellectuelle destinée à donner à la prédation le visage de la nécessité.

Vous n’avez pas seulement pris des terres, des bras, des minerais et des récoltes.
Vous avez aussi voulu prendre le sens.
Vous avez voulu être innocents dans votre propre langue.

I.

J’accuse l’esclavage et ses descendants

J’accuse la traite négrière d’avoir été autre chose qu’un crime du passé : une matrice.

Vous l’appelez parfois « page sombre », comme si l’histoire n’était qu’un livre que l’on tourne pour passer à autre chose. Mais l’esclavage ne fut pas une page. Ce fut une grammaire. Une méthode. Une école de rentabilité. Une manière d’apprendre à l’Europe qu’un corps lointain pouvait être brisé pour qu’un centre s’enrichisse, et qu’une conscience bien organisée pouvait survivre à cette évidence.

J’accuse vos empires maritimes d’avoir appris à calculer la mort avec précision.

J’accuse vos assurances d’avoir tarifé la perte humaine.

J’accuse vos marchés d’avoir donné un prix à la chair.

J’accuse vos archives de contenir tant de chiffres et si peu de honte.

Vous avez arraché des hommes, des femmes, des enfants à leurs langues, à leurs dieux, à leurs noms, à leurs terres, à leurs morts. Vous avez fait de l’océan un couloir de disparition. Vous avez transformé l’Atlantique en cimetière sans stèles. Et plus tard, vous avez osé parler d’aventure, d’expansion, de commerce triangulaire — expression admirable dans sa géométrie, presque élégante, presque scolaire — pour ne pas dire la vérité : l’organisation industrielle du rapt.

J’accuse votre vocabulaire d’avoir blanchi la cale.

Et j’accuse aussi le présent. Car l’esclavage n’est pas mort avec l’abolition. Il a changé de costume. Il a quitté les fers visibles pour les dépendances structurelles, les salaires de survie, le travail extractif, les chaînes d’approvisionnement opaques, les ateliers sans droit, les mines sans enfance, les plantations sans mémoire.

Vous avez fermé les marchés d’êtres humains pour ouvrir ceux où leur surexploitation demeure rentable à distance.

II.

J’accuse la colonisation

J’accuse la colonisation d’avoir été un système total de dépossession.

  • Vous n’êtes pas venus pour rencontrer.
  • Vous n’êtes pas venus pour apprendre.
  • Vous n’êtes pas venus pour échanger.
  • Vous êtes venus pour prendre, classer, administrer, taxer, discipliner, convertir, punir, extraire.

J’accuse vos drapeaux d’avoir précédé vos fusils, ou l’inverse.

J’accuse vos cartes d’avoir coupé des peuples au cordeau.

J’accuse vos administrateurs d’avoir appelé pacification ce qui fut la conquête par le feu.

J’accuse vos écoles coloniales d’avoir appris aux dominés à admirer la main qui les frappait.

J’accuse vos missions d’avoir parfois porté l’Évangile dans une main et l’effacement dans l’autre.

Vous avez rebaptisé nos villes, redessiné nos frontières, déplacé nos centres, hiérarchisé nos langues, reconfiguré nos économies pour qu’elles ne produisent plus d’abord pour nos besoins, mais pour vos marchés. Vous avez appris à des terres entières à exporter sans manger, à extraire sans transformer, à produire sans décider.

J’accuse la colonisation d’avoir été une pédagogie de l’infériorité.

Car votre empire ne voulait pas seulement des richesses. Il voulait des âmes consentantes. Il voulait que le colonisé doute de sa propre valeur, de sa propre histoire, de sa propre pensée. Il voulait que l’homme africain se regarde avec les yeux de celui qui l’administre. Le plus grand pillage, parfois, n’était pas celui des sols. C’était celui de la confiance.

Et lorsque nous résistions, vous appeliez cela rébellion, désordre, tribalité, sauvagerie. Quand vous massacriez, vous appeliez cela maintien de l’ordre. Quand vous détruisiez des royaumes, vous appeliez cela entrée dans l’histoire.

J’accuse votre Histoire avec un grand H d’avoir souvent été la chronique de nos mises à genoux.

III.

J’accuse le néocolonialisme

J’accuse vos indépendances accordées d’avoir trop souvent été des dépendances réorganisées.

Vous avez quitté les palais administratifs, mais vous êtes restés dans les banques, dans les états-majors, dans les monnaies, dans les concessions minières, dans les ports, dans les chancelleries, dans les conseils d’administration, dans les services de renseignement, dans les palais présidentiels où vos hommes tenaient la lampe pendant que d’autres signaient.

Vous avez cédé les drapeaux et gardé les leviers.

J’accuse le néocolonialisme d’avoir perfectionné ce que la colonisation pratiquait brutalement : faire en sorte que nos pays paraissent souverains tout en restant orientés vers vos intérêts. Vous n’aviez plus besoin de gouverner directement. Il suffisait de choisir les bons intermédiaires : un président loyal, un général fiable, un ministre formé chez vous, un réseau d’influence, une dette bien calibrée, quelques experts, quelques conseillers, quelques bases, quelques secrets.

J’accuse vos diplomaties d’avoir préféré la stabilité de vos approvisionnements à la liberté des peuples africains.

J’accuse vos services d’avoir soutenu, couvert, armé ou sauvé des régimes prédateurs tant qu’ils restaient utiles.

J’accuse vos déclarations sur la démocratie d’avoir eu la fermeté variable selon la docilité du despote.

Vous parliez d’État de droit à la tribune, puis vous serriez la main de celui qui truquait les urnes, emprisonnait les opposants, faisait tirer sur les foules, vidait les caisses publiques, tant qu’il garantissait l’essentiel : les contrats, les bases, les minerais, la paix pour vos investisseurs.

J’accuse votre morale d’avoir eu des clauses secrètes.

IV.

J’accuse la Françafrique

J’accuse la Françafrique d’avoir été un système, non une rumeur.

Un système de faveurs, de dépendances, de réseaux, de coups de téléphone, d’intermédiaires, de mallettes, de fidélités achetées, de silences mutuels. Un système où la souveraineté africaine s’arrêtait trop souvent là où commençaient les intérêts stratégiques, militaires, monétaires et économiques de la métropole.

J’accuse les nostalgiques de l’empire d’avoir appelé amitié ce qui relevait du contrôle.

J’accuse les circuits opaques, les hommes de l’ombre, les conseillers officieux, les patrons de groupes, les responsables politiques, d’avoir fait circuler le pouvoir entre Paris et plusieurs capitales africaines comme on gère un domaine privé.

J’accuse ce dispositif d’avoir maintenu nos États dans l’enfance politique tout en accusant sans cesse l’Afrique de ne pas parvenir à la maturité.

Quel tour de force : organiser la dépendance puis reprocher au dépendant de ne pas être autonome.

J’accuse les mécanismes monétaires et financiers qui ont prolongé l’asymétrie. J’accuse les discours paternalistes qui ont survécu à l’empire comme survivent les mauvaises habitudes de classe. J’accuse cette manière si particulière de parler de l’Afrique comme d’une zone d’influence, d’un arrière-cour, d’un théâtre, d’un dossier, jamais comme d’un sujet égal.

Et j’accuse surtout le déni : ce vieux réflexe occidental qui consiste à reconnaître les abus une fois qu’ils sont devenus trop visibles, tout en prétendant qu’ils n’étaient ni structurels, ni intentionnels, ni centraux.

V.

J’accuse la prédation des ressources

J’accuse vos multinationales d’avoir poursuivi l’œuvre des compagnies coloniales avec des brochures plus élégantes.

Les noms ont changé. Les logos sont devenus plus sobres. Les rapports de durabilité sont imprimés sur beau papier. Mais le schéma demeure : extraction ici, transformation ailleurs, profit là-bas, pollution chez nous, richesse exportée, misère localisée, élites cooptées, populations déplacées, terres souillées, nappes empoisonnées, promesses d’emploi brandies comme absolution.

J’accuse les compagnies minières, pétrolières, gazières, forestières, agro-industrielles, d’avoir traité l’Afrique comme une carrière à ciel ouvert doublée d’un marché captif.

J’accuse les contrats léonins signés dans l’ombre.

J’accuse les exonérations, les montages, l’optimisation, les paradis fiscaux, les filiales, les sous-traitances, toute cette ingénierie du siphon légal.

J’accuse vos profits d’avoir toujours trouvé le chemin du Nord plus facilement que nos richesses ne trouvaient celui de nos hôpitaux, de nos écoles ou de nos routes.

  • Vous extrayez l’uranium, puis nous expliquez le manque d’électricité.
  • Vous pompez le pétrole, puis nous parlez de pauvreté énergétique.
  • Vous emportez l’or, puis vous vous étonnez de la misère.
  • Vous chargez les navires de bois, de cobalt, de cacao, de cuivre, de phosphate, de manganèse, de coltan, puis vous rédigez des rapports sur le sous-développement.

J’accuse votre étonnement lui-même. J’accuse cette capacité presque artistique à produire une catastrophe puis à la commenter comme si elle provenait d’une défaillance intérieure du continent.

VI.

J’accuse le soutien aux régimes prédateurs

J’accuse vos gouvernements d’avoir choisi leurs alliés africains non selon leur justice, mais selon leur utilité.

Vous avez soutenu des hommes forts tant qu’ils étaient forts pour vous. Vous avez aimé les autocrates qui protégeaient vos intérêts, combattaient vos ennemis, ouvraient leurs marchés, signaient les bons contrats, tenaient leurs populations, contenaient les flux, offraient des bases, exécutaient vos priorités. Vous avez confondu partenariat et domestication.

J’accuse les puissances occidentales d’avoir versé des discours sur la démocratie à l’heure du déjeuner et des soutiens logistiques au régime avant le dîner.

  • Vous connaissiez la corruption.
  • Vous connaissiez les prisons.
  • Vous connaissiez les disparitions.
  • Vous connaissiez les fortunes placées à l’étranger.
  • Vous connaissiez les élections truquées.
  • Vous connaissiez la brutalité policière.
  • Vous connaissiez la faim du peuple et l’obésité des clans.
  • Vous saviez.

Et vous continuiez, tant que les pipelines coulaient, que les mines ouvraient, que les contrats tenaient, que les votes internationaux se rangeaient du bon côté.

J’accuse votre réalisme géopolitique d’avoir été la politesse du cynisme.

VII.

J’accuse le déversement des armes

J’accuse l’Occident de vendre la sécurité chez lui et la guerre chez les autres.

  • Vous vendez des armes, puis des solutions de stabilisation.
  • Vous alimentez les conflits, puis financez des conférences sur la paix.
  • Vous équipez les armées, les milices ou les États douteux, puis vous vous déclarez inquiets de la prolifération.
  • Vous faites du feu un marché et des cendres une expertise.

J’accuse vos industries d’armement d’avoir fait de l’Afrique un débouché et un terrain d’essai moral.

J’accuse les trafics tolérés, les complicités feutrées, les yeux fermés au bon moment.

J’accuse les puissances qui parlent de paix tout en tirant profit de l’instabilité.

Car les armes, chez nous, ne tombent pas du ciel. Elles arrivent par routes, par avions, par ports, par accords, par réseaux, par complaisances. Elles prolongent les guerres, durcissent les régimes, facilitent les prédations, terrorisent les populations, défont les sociétés.

Puis viennent vos experts pour analyser l’insécurité africaine.

J’accuse cette mise en scène obscène où l’incendiaire se présente ensuite comme consultant en incendie.

VIII.

J’accuse votre politique migratoire

J’accuse l’Europe d’avoir pillé les terres puis fermé les portes.

Vous êtes venus chez nous sans visa, sans invitation, sans contrôle aux frontières, sans centres de rétention, sans débat identitaire. Vous avez traversé mers et terres, annexé, occupé, imposé, déplacé, exploité. Vous avez circulé comme si le monde vous était naturellement dû.

Et lorsque, des siècles plus tard, des hommes et des femmes venus de pays que vous avez mutilés tentent à leur tour de franchir une mer, vous dressez des murs, des radars, des camps, des patrouilles, des barbelés, des lois d’exception, des dispositifs de tri, des discours sur l’invasion.

J’accuse votre mémoire d’être sélective.

J’accuse votre humanisme d’avoir des frontières.

J’accuse votre compassion d’exiger des papiers en règle.

Vous aimez nos bras quand ils nettoient vos villes, soignent vos malades, construisent vos routes, livrent vos repas, gardent vos enfants, récoltent vos fruits, gagnent vos matchs. Mais vous détestez leur présence quand elle vous oblige à regarder l’histoire en face. Vous voulez l’immigré utile, docile, discret, reconnaissant, rentable, et surtout toujours suspect de trop exister.

J’accuse votre discours sur l’intégration quand il dissimule la demande d’effacement.

J’accuse vos politiques migratoires de criminaliser la survie.

J’accuse vos mers-frontières d’être devenues des cimetières administrés.

Vous avez dérangé le monde, puis vous vous indignez que le monde se déplace.

IX.

J’accuse votre racisme à géométrie civilisationnelle

J’accuse vos sociétés d’avoir cru possible de consommer l’Afrique sans jamais lui reconnaître une pleine égalité humaine.

Le racisme n’est pas seulement l’insulte, la caricature, le réflexe brutal. Il est aussi la structure qui distribue la crédibilité, la compassion, l’attention, la peur, la valeur des vies. Il est la différence entre un drame qui émeut et un massacre qui passe. Entre une frontière tragique et une autre routine. Entre un mort qui vaut éditorial et mille morts qui valent un communiqué.

J’accuse vos médias d’avoir souvent raconté l’Afrique comme un décor de famine, de guerre, d’épidémie ou de corruption, et rarement comme un continent pensant, créant, écrivant, théorisant, contestant, inventant.

J’accuse vos imaginaires d’avoir confisqué notre complexité.

J’accuse vos élites d’avoir célébré l’universel tout en conservant, au fond du regard, une échelle cachée des civilisations.

  • Vous vouliez nos terres sans nos voix.
  • Nos matières sans nos mémoires.
  • Nos corps sans nos récits.
  • Nos marchés sans nos dignités.
X.

J’accuse votre aide intéressée

J’accuse votre aide internationale lorsqu’elle sert à recycler le pouvoir plutôt qu’à le partager.

Vous aimez donner avec conférence de presse, conditionnalité, expertise embarquée, logo visible, pilotage externe, évaluation exogène, narratif flatteur pour le bailleur. Vous aimez aider de façon à rester indispensables. Vous aimez corriger les dégâts sans renoncer aux mécanismes qui les produisent.

J’accuse l’aide qui humilie.

J’accuse la charité qui remplace la justice.

J’accuse les politiques de développement qui soignent à la petite cuillère les fractures produites par la grande machine.

Vous financez des programmes pour l’éducation après avoir profité d’économies extraverties qui vident les recettes publiques. Vous soutenez la santé après avoir fermé les yeux sur les systèmes qui appauvrissent. Vous parlez d’entrepreneuriat africain après avoir structuré des dépendances qui empêchent l’accumulation locale. Vous célébrez la résilience de nos peuples comme on félicite quelqu’un de ne pas mourir d’un coup reçu.

J’accuse votre admiration pour notre résilience. Souvent, elle n’est qu’une manière élégante de vous dispenser de réparer.

XI.

J’accuse votre récit

J’accuse le grand récit occidental d’avoir fait de lui-même le centre moral du monde.

Vous vous racontez comme le continent des Lumières, des droits, de la raison, de l’émancipation, de la démocratie, de l’invention politique. Tout cela existe, sans doute. Mais j’accuse votre récit de se raconter sans ses sous-sols. Sans les plantations. Sans les comptoirs. Sans les déportations. Sans les massacres coloniaux. Sans les mines, les caoutchoucs forcés, les famines administrées, les prisons impériales, les expériences, les humiliations, les expositions humaines, les hiérarchies raciales savantes.

  • Vous aimez l’idée d’avoir apporté la civilisation.
  • Vous aimez moins l’idée d’avoir industrialisé la domination.

J’accuse vos manuels d’école, vos panthéons, vos commémorations sélectives, vos pudeurs nationales, vos débats sans fin sur le « contexte de l’époque », vos passions subites pour la nuance chaque fois que vos crimes sont nommés.

La nuance, chez vous, arrive souvent juste après la preuve.

XII.

Ce que nous n’avons pas perdu

Et pourtant, malgré vous, nous ne sommes pas seulement vos victimes.

Je refuse de vous offrir ce confort-là aussi : celui d’avoir totalement réussi.

Vous avez pris. Beaucoup.

Vous avez détruit. Immensément.

Vous avez corrompu, fracturé, divisé, humilié.

Mais vous n’avez pas tout remporté.

  • Il reste des langues.
  • Il reste des mémoires.
  • Il reste des noms que vous n’avez pas pu effacer.
  • Il reste des peuples qui se souviennent.
  • Il reste des archives contre vos archives.
  • Il reste des œuvres, des chants, des colères, des pensées, des refus.
  • Il reste une jeunesse africaine qui vous regarde sans admiration obligée.
  • Il reste une intelligence du monde qui ne passe plus nécessairement par vos capitales pour se croire légitime.

Il reste surtout ceci : nous avons appris à vous lire.

Nous savons désormais reconnaître vos mots quand ils préparent une emprise. Nous savons entendre dans « stabilité », « partenariat », « transition », « investissement », « assistance », « sécurité », les intérêts qui parfois se cachent derrière. Nous savons que votre universel fut souvent provincial, armé et rentable. Nous savons que votre main tendue cherche parfois encore le poignet.

Et nous savons aussi que notre tâche n’est pas seulement de vous accuser. Elle est de nous désencombrer de vous.

  • Nous reconstruirons contre les dépendances.
  • Contre les clientèles.
  • Contre les chefs achetés.
  • Contre les élites sous-traitantes.
  • Contre les imaginations colonisées.
  • Contre l’habitude de demander permission.
  • Contre le réflexe de regarder vers le Nord pour vérifier la valeur de ce que nous sommes.

Épilogue — J’accuse

Alors j’écris clairement, pour qu’il ne reste aucune ambiguïté.

J’accuse l’Europe d’avoir accumulé des richesses qu’elle a trop longtemps présentées comme le seul fruit de son génie, en taisant l’esclavage, la colonisation, l’extraction et la mise au travail forcée du reste du monde.

J’accuse le monde occidental d’avoir remplacé l’empire direct par des formes plus souples, plus propres, plus technocratiques, mais non moins efficaces de domination.

J’accuse la Françafrique et ses équivalents d’avoir piégé la souveraineté africaine dans des réseaux d’influence, de monnaie, de sécurité et de dépendance.

J’accuse les multinationales d’avoir poursuivi la razzia sous couvert d’investissement.

J’accuse les puissances étrangères d’avoir soutenu des régimes prédateurs tant qu’ils étaient rentables.

J’accuse les vendeurs d’armes d’avoir ensemencé nos conflits.

J’accuse les politiques migratoires occidentales d’avoir transformé en menace les conséquences mêmes de vos siècles d’ingérence et de pillage.

J’accuse vos récits de vous avoir blanchis.

J’accuse votre humanisme d’avoir trop souvent pratiqué l’exemption pour lui-même.

J’accuse votre civilisation d’avoir voulu le monde entier à sa disposition, mais jamais à égalité.

Je vous accuse d’avoir pris nos corps, nos terres, nos minerais, nos récoltes, nos ports, nos monnaies, nos États, nos imaginaires, puis d’avoir exigé, en plus, notre gratitude.

Je vous accuse d’avoir voulu que nous appelions coopération ce qui nous étranglait, et modernité ce qui nous dépossédait.

Je vous accuse de nous avoir blessés matériellement, politiquement, symboliquement, historiquement.

Je vous accuse, surtout, d’avoir trop souvent regardé cette accusation comme un excès de colère plutôt que comme un relevé de comptes.

Or voici le compte.

  • Il est dans les frontières malades.
  • Il est dans les États fragilisés.
  • Il est dans les langues déclassées.
  • Il est dans les dettes, dans les mines, dans les ports, dans les palais gardés, dans les cimetières marins, dans les richesses qui partent et dans les jeunesses qui fuient.
  • Il est dans les armes, dans les visas refusés, dans les accords inégaux, dans les mémoires amputées.
  • Il est dans nos vies.

Je n’écris pas pour votre pardon.

Je n’écris pas pour votre gêne.

Je n’écris pas pour une minute de silence sur vos plateaux.

J’écris pour nommer.
J’écris pour rétablir la gravité des mots.
J’écris pour que le pillage cesse d’être un secret de politesse internationale.
J’écris pour que l’Afrique parle sans demander la permission.
J’écris parce qu’un jour il faut bien que le dossier s’ouvre.

Et ce jour est venu.

J’accuse.

Moustapha Dieng

Depuis Dakar, pour les terres pillées, les corps vendus, les mémoires insultées
Au nom de ceux qu’on a pris pour des matières premières
Et qui reviennent comme des voix