À vous, les souverains de la ruine.

À vous, les présidents collés au fauteuil comme la rouille au métal.

À vous, les généraux providentiels autoproclamés, les putschistes en treillis qui arrivent au nom du peuple et s’installent au nom d’eux-mêmes.

À vous, les élites de prédation, les familles d’État, les comptables du détournement, les notables du siphon, les princes de la caisse publique.

À vous, les djihadistes ivres de Dieu et sobres de toute humanité.

À vous, les bandits, les miliciens, les trafiquants de peur, les semeurs de terreur.

À vous, les ethnicistes qui coupent les peuples en morceaux et appellent cela lucidité identitaire.

À vous, les intellectuels de cour qui murmurent dans les salons une sagesse de domestiques et donnent à la lâcheté le ton de la nuance.

À vous, tous les prédateurs endogènes de l’Afrique.

À vous qui avez trouvé dans les blessures du continent non une raison de guérir, mais une occasion de vous servir.

Je ne vous écris ni pour vous flatter, ni pour vous supplier.
Je ne vous écris pas pour vous rappeler vos devoirs, car vous les connaissez quand ils servent votre communication.
Je ne vous écris pas pour ignorer les crimes de l’extérieur, déjà trop nombreux.
Je vous écris pour dire l’autre vérité : celle de nos trahisons intérieures.
Je vous écris parce qu’un continent peut être pillé par l’étranger, mais il n’est réellement mis à genoux que lorsque ses propres fils apprennent à parler la langue du pillage avec un accent local.

Mesdames, Messieurs, Excellences autoproclamées, Sauveurs de malheur, Dévots de la caisse, Marchands de tribu, Propriétaires de drapeaux,

J’accuse.

J’accuse ceux qui se disent les protecteurs de l’Afrique de s’être faits ses percepteurs clandestins, ses geôliers officiels, ses fossoyeurs à domicile.
J’accuse les despotes africains de s’être servis des humiliations historiques du continent comme d’un rideau commode derrière lequel continuer à voler, à mentir, à brutaliser, à trahir.
J’accuse ceux qui crient à l’impérialisme le matin et vident les trésors publics l’après-midi.
J’accuse ceux qui invoquent la souveraineté pour mieux étouffer leur peuple.
J’accuse ceux qui, après avoir dénoncé la domination étrangère, ont reproduit chez eux la domination pure, nue, vorace, sans même l’excuse de la distance.

Car il faut bien le dire : tout ne vient pas d’ailleurs. Tout ne vient pas des empires, des multinationales, des réseaux extérieurs, des influences lointaines. Il existe en Afrique une prédation intérieure, obstinée, inventive, locale, qui a appris à vivre dans les plis de nos drapeaux, dans la rhétorique de nos libérations, dans les uniformes de nos armées, dans les bureaux de nos ministères, dans les sermons de nos fanatiques, dans les ethnies instrumentalisées, dans les universités domestiquées, dans les palais repeints avec l’argent des dispensaires absents.

J’accuse cette prédation-là. La nôtre. Celle qui parle nos langues, mange nos plats, connaît nos morts, et n’en vole que mieux.

I.

J’accuse les présidents qui s’accrochent au pouvoir

J’accuse les chefs d’État africains qui se confondent avec l’État lui-même.

Vous arrivez avec le vocabulaire du salut. Vous promettez la stabilité, la dignité, la sécurité, le développement, la rupture, la refondation, la restauration nationale. Puis vous vous installez. Le pays devient votre salon prolongé. La constitution devient une suggestion. Le mandat devient une plaisanterie. La nation devient un décor pour votre longévité.

J’accuse ceux qui modifient les constitutions comme on ajuste une ceinture devenue trop étroite pour leur appétit.

J’accuse ceux qui considèrent l’alternance comme une insulte personnelle.

J’accuse ceux qui prennent le pouvoir au nom du peuple et s’y maintiennent contre lui.

J’accuse les présidents qui vieillissent au palais pendant que les hôpitaux meurent d’asphyxie et que les écoles s’effondrent de fatigue.

Vous aimez le mot « continuité ». Il signifie souvent : ma chaise ou le chaos.

Vous vous présentez comme le dernier rempart contre la guerre civile, l’islamisme, le tribalisme, l’ingérence, le désordre. Vous vous donnez le beau rôle du barrage. Mais qui a saboté les institutions sinon vous ? Qui a vidé les partis, humilié les contre-pouvoirs, domestiqué la justice, acheté les médias, neutralisé les syndicats, rendu toute alternance risquée précisément parce que vous aviez concentré en un seul corps la totalité du pouvoir ?

J’accuse votre longévité d’être une fabrication de la peur.

J’accuse votre stabilité d’être souvent une immobilité armée.

J’accuse votre amour de la nation d’être un narcissisme doté d’escorte.

II.

J’accuse les putschistes

J’accuse les putschistes de venir au nom du peuple pour s’asseoir à sa place.

Ils surgissent toujours avec la même mise en scène : l’uniforme repassé, la voix grave, le drapeau derrière, le peuple invoqué, la corruption dénoncée, la classe politique maudite, la transition promise, la refondation annoncée. Ils parlent d’honneur, de redressement, de salut public. Ils prononcent des mots usés par un siècle de confiscations.

J’accuse les coups d’État d’être souvent des détournements de colère populaire.

Oui, il arrive que le peuple soit si humilié, si trahi par les civils, si dégoûté par les mascarades électorales, qu’il applaudisse les bottes. Mais j’accuse justement ceux qui exploitent cette fatigue pour convertir la colère légitime en rente casernière. Ils confisquent la déception, la retournent en pouvoir militaire, puis demandent du temps, toujours du temps, pendant que le temps du peuple, lui, continue d’être volé.

J’accuse les juntes de parler comme des révolutionnaires et d’administrer comme des propriétaires provisoires décidés à durer.

J’accuse les colonels de dénoncer la corruption puis de s’installer à la meilleure place pour la gérer.

J’accuse les régimes de transition de découvrir très vite le charme des privilèges qu’ils étaient venus abolir.

Ils remplacent un prédateur par un autre costume. Ils appellent cela souveraineté retrouvée. Trop souvent, ce n’est qu’un changement de clefs pour la même caisse.

III.

J’accuse les élites prédatrices

J’accuse les élites africaines qui ont fait de l’État une proie.

Vous savez tout du langage moderne : gouvernance, transparence, attractivité, émergence, inclusion, résilience. Vous parlez le lexique des bailleurs, le jargon des consultants, la langue souple des panels, des forums, des partenariats. Vous savez rédiger des discours impeccables sur la transformation structurelle pendant que la structure réelle du pays consiste à transférer le bien public vers vos poches privées.

J’accuse les ministres millionnaires de pays affamés.

J’accuse les directeurs généraux qui roulent dans le budget annuel d’un dispensaire.

J’accuse les parlementaires qui vivent comme des concessionnaires de la misère publique.

J’accuse les hauts fonctionnaires qui signent des appels d’offres comme on ouvre des comptes offshores.

Vous détournez, vous ponctionnez, vous surfacturez, vous commissionnez, vous partagez, vous placez. Vous volez en groupe, en famille, en réseau, en clan, avec la douceur professionnelle des gens qui appellent cela fonctionnement normal.

J’accuse votre élégance. Elle est souvent cousue dans l’étoffe de l’école qui manque, de la route jamais finie, du scanner jamais livré, du forage jamais creusé, du salaire jamais payé.

Le plus obscène n’est pas seulement que vous voliez. C’est que vous voliez dans des pays où l’enfant meurt d’une panne minuscule, d’un médicament absent, d’une route impraticable, d’une maternité sans gants, d’un groupe électrogène en panne, d’un dossier perdu, d’une corruption de plus.

Vous n’êtes pas seulement corrompus. Vous êtes des voleurs de destins.

IV.

J’accuse les familles d’État et les clans

J’accuse les dynasties de l’indépendance trahie.

Chez vous, le pouvoir n’est pas une charge. C’est un héritage. Un bien de famille. Une concession. Une maison que l’on transmet à ses frères, ses fils, ses cousins, ses épouses, ses neveux, ses créatures. Le palais devient entreprise patrimoniale. Le parti devient chefferie. Le Trésor devient grenier domestique.

J’accuse la confusion volontaire entre le sang et la légitimité.

J’accuse le népotisme érigé en art de gouverner.

J’accuse la parentèle d’avoir colonisé les institutions de l’intérieur.

Dans vos systèmes, il ne suffit pas d’être compétent ; il faut être apparenté, recommandé, fidèle, docile, redevable. La République devient une parenthèse entre deux loyautés. Le mérite meurt étouffé sous les patronymes. Et les plus brillants, les plus droits, les plus utiles s’exilent ou se taisent pendant que prospèrent les médiocres bien nés dans le réseau.

J’accuse les clans d’avoir transformé l’État en succession coutumière sous vernis moderne.

V.

J’accuse les djihadistes et les fous de Dieu

J’accuse les djihadistes de n’aimer ni Dieu ni les hommes, mais seulement le pouvoir sur les corps terrifiés.

Vous venez avec le Livre à la main et la mort dans le sillage. Vous parlez de pureté en brûlant les écoles. Vous parlez de justice en fouettant les femmes. Vous parlez de vérité en égorgeant les villageois. Vous parlez de salut en fabriquant des orphelins. Vous prétendez défendre la foi alors que vous ne faites qu’élargir le règne de la peur.

J’accuse les fanatiques d’avoir pris le nom de Dieu en otage.

J’accuse les marchands d’absolu d’avoir transformé la misère sociale, l’abandon étatique, l’ignorance et la colère en combustible théologique.

J’accuse ceux qui promettent le paradis à des enfants sans école pendant qu’eux-mêmes organisent l’enfer sur terre.

Vous détestez la musique, la pensée libre, les femmes debout, les maîtres d’école, les marchés vivants, les villages en paix, les bibliothèques, les rires, les nuances, tout ce qui témoigne qu’un monde humain peut exister sans votre férule.

J’accuse votre islam de n’être souvent qu’une politique de l’effroi vêtue de sacré.

J’accuse vos versets brandis d’être des couteaux maquillés.

J’accuse vos drapeaux noirs de n’être que des couvre-linceuls pour l’intelligence.

Et j’accuse aussi ceux qui, par lâcheté, calcul ou confusion, vous excusent au nom des humiliations subies. Non. La misère n’excuse pas le massacre. L’injustice n’absout pas la barbarie. L’abandon de l’État ne transforme pas le fanatisme en légitimité.

VI.

J’accuse les bandits et les entrepreneurs de terreur

J’accuse les milices, les coupeurs de route, les seigneurs de guerre, les trafiquants d’enlèvements, les bandits du chaos, d’avoir fait de l’effondrement un métier.

Vous prospérez là où l’État s’est retiré ou s’est vendu. Vous taxez les routes, les camions, les villages, les peurs, les corps, les vies. Vous rançonnez l’existence. Vous remplacez l’impôt par l’extorsion et la souveraineté par le péage de kalachnikov.

J’accuse ces économies de la peur d’être devenues dans trop d’endroits une administration concurrente.

J’accuse les chefs de guerre d’avoir compris avant tout le monde que là où la loi s’effondre, la violence devient fiscalité.

Vous vendez du bétail volé, de l’or sale, du carburant de contrebande, des êtres humains, des armes, des frontières poreuses. Vous êtes les actionnaires du désordre. Vous n’avez pas besoin d’idéologie cohérente ; la terreur suffit. Un village qui fuit, une école qui ferme, un marché qui se tait, une route qui se vide : voilà votre mode de gouvernement.

J’accuse votre réalisme criminel. Vous ne promettez rien. Vous prenez. C’est peut-être ce qui vous rend, à votre manière, plus sincères que tant de politiciens.

VII.

J’accuse les ethnicistes

J’accuse ceux qui découpent l’Afrique en appartenances meurtrières et appellent cela authenticité.

L’ethnie, chez vous, n’est pas une mémoire. C’est une arme électorale, une machette rhétorique, un dispositif de recrutement, une manière de distribuer les postes, de justifier l’injustice, de naturaliser la préférence, de préparer la haine.

J’accuse les politiciens qui réveillent le sang quand ils ont échoué à produire le bien commun.

J’accuse les tribuns qui, faute d’idées, distribuent la méfiance.

J’accuse les entrepreneurs d’identité qui prennent des communautés réelles et les transforment en camps, en blocs, en clientèles armées.

  • Vous dites : « les nôtres ». Puis très vite cela veut dire : pas les autres.
  • Puis cela veut dire : d’abord les nôtres.
  • Puis cela veut dire : tout pour les nôtres.
  • Puis cela finit dans les charniers de la préférence absolue.

J’accuse les ethnicistes d’avoir compris qu’il est plus facile de gouverner une peur qu’un projet.

Vous prenez les blessures historiques, les frustrations régionales, les humiliations sociales, les rivalités anciennes, et vous soufflez dessus jusqu’à produire l’incendie. Vous simplifiez des peuples complexes en tribus électorales. Vous remplacez la citoyenneté par l’appartenance crispée. Vous faites reculer la nation jusqu’au camp.

J’accuse votre politique d’être un retour organisé à la méfiance primitive.

VIII.

J’accuse les intellectuels de cour

J’accuse ceux qui savent et qui se couchent.

J’accuse les universitaires domestiqués, les éditorialistes de palais, les essayistes de protocole, les philosophes subventionnés, les experts invités à justifier l’injustifiable avec cette voix douce, cette syntaxe impeccable, cette élégance de salon : ceux qui susurrent dans les salons de la condescendance.

Vous êtes peut-être les plus tristes de tous. Car vous n’avez même pas l’excuse de l’ignorance. Vous savez nommer la confiscation, l’autoritarisme, la corruption, l’ethnicisation, la faillite morale. Vous les avez lus, étudiés, enseignés, théorisés. Puis vous allez dîner avec eux. Puis vous nuancez. Puis vous contextualisez. Puis vous expliquez qu’il faut comprendre la complexité, ne pas juger trop vite, ménager les équilibres, considérer les acquis, protéger la stabilité.

J’accuse votre nuance quand elle sert de cire sur les chaînes.

J’accuse votre prudence quand elle n’est que peur de perdre vos invitations.

J’accuse votre intelligence quand elle se prostitue en commentaire de cour.

Vous offrez à la violence son vocabulaire respectable. Vous fournissez au mensonge sa bibliographie. Vous transformez la servitude en subtilité. Vous appelez cela hauteur de vue ; c’est souvent une basse altitude morale.

J’accuse ceux qui, au lieu de parler pour les sans-voix, ont choisi de parler pour les sans-honte.

IX.

J’accuse les opposants de carrière et les faux sauveurs

J’accuse aussi ceux qui vivent de la critique sans jamais vouloir la responsabilité.

Il est trop facile de limiter le réquisitoire aux seuls gouvernants installés. Car il existe une faune complémentaire : opposants professionnels, révolutionnaires d’hôtel, résistants de studio, leaders de circonstance, hommes neufs déjà vieux de leurs calculs. Ceux-là passent leur vie à dénoncer le pouvoir pour mieux en apprendre la géographie, l’attendre, le convoiter, le reproduire.

J’accuse les faux sauveurs de n’être que les répétiteurs du système qu’ils prétendent détruire.

J’accuse ceux qui parlent justice avec un budget déjà dans la tête.

J’accuse les tribuns qui crient contre la corruption comme on frappe à la porte d’un club où l’on espère entrer.

Combien parmi vous n’étaient pas contre le pillage, mais simplement frustrés d’en être exclus ?

X.

J’accuse notre goût de l’excuse

J’accuse enfin, en nous, cette fatigue morale qui a fini par banaliser le prédateur africain.

Nous avons parfois trop expliqué. Trop excusé. Trop historicisé. Trop pardonné au nom de la colonisation, du sous-développement, des humiliations extérieures, de la complexité, de la souveraineté menacée. Oui, tout cela existe. Oui, tout cela compte. Mais j’accuse l’usage pervers de ces vérités lorsqu’elles deviennent des alibis pour nos propres criminels.

J’accuse la phrase : « Oui, mais l’Occident… » lorsqu’elle sert à éviter de nommer le voleur qui nous gouverne.

J’accuse la victimité transformée en écran permanent.

J’accuse notre indulgence sélective envers les tyrans du cru.

Le fait qu’on nous ait longtemps pillés n’autorise pas nos chefs à nous achever. Le fait que l’étranger complote n’autorise pas le cousin au pouvoir à détourner. Le fait que l’histoire soit tragique n’autorise pas le présent à devenir ordure.

J’accuse le réflexe qui consiste à croire qu’un prédateur local serait moins prédateur parce qu’il nous ressemble.

Non. Le voleur n’est pas absous par la couleur de sa peau.

Non. Le tyran n’est pas légitime parce qu’il parle nos langues.

Non. Le fanatique n’est pas excusé parce qu’il recrute parmi les humiliés.

Non. Le putschiste n’est pas un libérateur parce qu’il maudit l’ancien maître.

Non. Le président à vie n’est pas un père parce qu’il vieillit.

XI.

Ce qu’ils ont fait de nous

J’accuse tous ces prédateurs d’avoir rendu le peuple africain héroïque par nécessité.

Car enfin, quel peuple avons-nous dû devenir pour continuer malgré vous ? Un peuple qui fait la queue devant l’administration qui le méprise. Un peuple qui paie l’impôt et la rançon. Un peuple qui vote et dont on corrige le vote. Un peuple qui prie pour que la lumière revienne, pour que l’eau coule, pour que la route tienne, pour que l’école ouvre, pour que le fils revienne du front, pour que la fille échappe au rapt, pour que l’hôpital ait encore de l’oxygène, pour que la récolte traverse le barrage d’hommes armés.

J’accuse votre prédation d’avoir fait de la survie une compétence civique.

Vous avez appris aux peuples à ruser avec l’État, à contourner la loi, à négocier avec l’arbitraire, à vivre dans l’incertitude, à se méfier de la promesse publique, à rire de ce qui devrait faire honte, à appeler « système D » ce qui est d’abord une taxe imposée par votre faillite.

Vous avez rétréci l’horizon au point qu’obtenir le minimum semble parfois un miracle. Et quand le peuple s’adapte, vous appelez cela résilience.

J’accuse votre admiration pour notre résilience. Elle est souvent la manière la plus polie de profiter de notre capacité à survivre à ce qui devrait être intolérable.

XII.

Ce qui reste contre eux

Et pourtant, malgré vous, quelque chose résiste.

  • Il reste des juges qui refusent.
  • Des journalistes qui enquêtent.
  • Des enseignants qui tiennent.
  • Des mères qui enterrent et continuent.
  • Des étudiants qui lisent malgré la panne.
  • Des lanceurs d’alerte.
  • Des paysans.
  • Des poètes.
  • Des syndicalistes.
  • Des avocats têtus.
  • Des citoyens qui comprennent que la souveraineté n’est pas une caserne, qu’un drapeau n’est pas un permis de voler, qu’une religion n’est pas un droit de tuer, qu’une ethnie n’est pas un programme, qu’une expertise n’est pas une conscience.

Il reste un refus.

Il reste cette phrase qui grandit de bouche en bouche : nous ne voulons plus être administrés par nos propres prédateurs.

Il reste la lucidité. Et la lucidité est déjà une insurrection.

  • Nous apprendrons à ne plus applaudir les bottes parce que les costumes ont déçu.
  • À ne plus confondre colère et putsch.
  • Foi et fanatisme.
  • Appartenance et haine.
  • Nuance et servilité.
  • Souveraineté et confiscation.
  • Élite et prédation.
  • Stabilité et asphyxie.

Nous apprendrons à juger les nôtres avec la même sévérité que les autres. C’est peut-être là le commencement réel de la dignité.

Épilogue — J’accuse

Alors j’écris pour qu’il ne reste aucune échappatoire.

J’accuse les présidents qui s’éternisent d’avoir confisqué le temps des peuples.

J’accuse les putschistes d’avoir transformé la colère populaire en capital militaire.

J’accuse les élites corrompues d’avoir volé des vies et non seulement de l’argent.

J’accuse les clans et les familles d’État d’avoir remplacé la République par l’héritage.

J’accuse les djihadistes d’avoir pris Dieu en otage pour régner sur la peur.

J’accuse les milices et bandits d’avoir fait de la terreur une administration.

J’accuse les ethnicistes d’avoir substitué la méfiance à la nation.

J’accuse les intellectuels de cour d’avoir fourni au crime son lexique honorable.

J’accuse les faux opposants d’avoir désiré moins la justice que leur tour au banquet.

J’accuse notre indulgence elle-même quand elle protège le prédateur du cru sous prétexte qu’il partage notre histoire.

Je vous accuse d’avoir pris un continent blessé et d’avoir décidé que la blessure serait pour vous une rente.

Je vous accuse d’avoir transformé la lutte anticoloniale en entreprise familiale, la souveraineté en slogan de répression, la religion en machine à tuer, l’identité en carburant de division, l’intelligence en domesticité, la fonction publique en mine privée, la présidence en addiction, le peuple en réserve d’obéissance ou de cadavres.

Je vous accuse d’avoir fait de l’Afrique non pas seulement un continent attaqué de l’extérieur, mais un lieu ravagé aussi par ses propres dévorateurs.

Je n’écris pas pour vous corriger.

Je n’écris pas pour vous convaincre.

Je n’écris pas pour obtenir votre repentir, trop tardif même s’il venait.

J’écris pour nommer.
J’écris pour que plus personne ne puisse dire : nous ne savions pas.
J’écris pour que la colère cesse d’être confuse et trouve enfin ses vrais visages.
J’écris pour que l’Afrique, en se levant contre ses prédateurs externes, se lève aussi contre ses prédateurs internes.
J’écris pour rappeler qu’aucune libération ne sera complète tant que nous continuerons à être gouvernés, terrorisés, divisés, volés, commentés et trahis par les nôtres.

Je n’attends ni votre réponse, ni votre élégance blessée, ni votre communiqué offensé, ni votre accusation d’ingratitude, ni votre plainte sur la complexité des choses.

Je rends seulement ce verdict simple :

J’accuse.

Moustapha Dieng

Depuis Dakar, pour les peuples fatigués d’être trahis par leurs propres gardiens
Au nom de ceux qui paient toujours
Et de ceux qui ne veulent plus payer