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Qui écrit encore ?
L’auteur, l’œuvre et la vérité à l’épreuve de l’intelligence artificielle : ce qu’une polémique littéraire nous oblige, peut-être malgré elle, à repenser depuis les fondements.
Il suffit parfois d’une polémique pour révéler que les catégories avec lesquelles une société pensait le monde sont devenues trop étroites pour le monde qui vient d’apparaître. L’affaire entourant C’était ça ou mourir, le roman du Québéco-Haïtien Thélyson Orélien soupçonné d’avoir été rédigé avec une intelligence artificielle, pourrait être de celles-là. Derrière la question qui a enflammé les réseaux sociaux — a-t-il triché ? — se cache une interrogation autrement plus considérable, qui touche à la fois à la philosophie de l’esprit, au droit d’auteur et à l’avenir de toutes les professions de la parole écrite : qu’est-ce qu’écrire, à l’époque où une machine peut participer à l’écriture ? Et si la vraie ligne de fracture ne séparait pas l’humain de la machine, mais l’assistance de l’abandon ? Cette question, si nous n’y répondons pas avec discernement, risque d’ouvrir une ère du soupçon généralisé qui n’épargnera ni les journalistes, ni les scénaristes, ni aucun des métiers qui vivent de la parole écrite — Baobizz y compris, qui explique en fin d’article sa propre pratique.
Il y a des affaires qui restent des faits divers, et il y en a d’autres qui, sans le vouloir, ouvrent une brèche philosophique. Celle qui a éclaboussé, en cette rentrée littéraire 2026, le roman C’était ça ou mourir appartient probablement à la seconde catégorie. Ce n’est pas tant le sort d’un écrivain qui s’y joue — même si ce sort est réel et mérite d’être traité avec toute la prudence qu’exige une accusation non tranchée — que la solidité d’une notion que nous croyions aller de soi depuis des siècles : celle d’auteur.
01Ce que l’on sait, ce que l’on ignore encore
Reconstituons les faits avec la sobriété qu’ils imposent. Le roman de Thélyson Orélien, écrivain québécois d’origine haïtienne, connaît un succès rapide et mérité : prix du roman Fnac, accueil critique important, traductions déjà engagées dans une vingtaine de langues. Le texte suit Jonas Dorléon, un enseignant qui fuit un quartier de Port-au-Prince en flammes avec pour tout bagage un diplôme, un carnet de poèmes et une photo de sa mère, avant de traverser la République dominicaine, le Brésil et le Mexique pour atteindre la frontière américaine. C’est une œuvre sur l’exil, écrite, selon la presse littéraire, dans une langue traversée d’humour et de poésie.
Puis, quelques heures à peine après l’annonce du prix Fnac, un compte anonyme sur le réseau X soumet des extraits du roman au logiciel Pangram, spécialisé dans la détection de textes générés par intelligence artificielle. Les scores affichés sont vertigineux. La polémique embrase aussitôt les réseaux sociaux, au point que l’Académie Goncourt retire le roman de sa présélection. Orélien conteste fermement avoir eu recours à une IA de la manière qui lui est reprochée et annonce constituer, avec son éditeur, un dossier pour l’établir. Fait significatif que la presse a peu mis en avant dans l’emballement initial : l’Agence France-Presse a fait tester les mêmes extraits par d’autres détecteurs, dont l’outil InVID-WeVerify qu’elle a coproduit, et a obtenu des résultats radicalement divergents — certains jugeant les passages « très probablement humains ».
Il convient donc, par honnêteté intellectuelle autant que par respect pour une personne dont la réputation est en jeu, de ne transformer ni le démenti de l’auteur ni le verdict d’un logiciel en vérité définitive. Mais l’intérêt de cette affaire, pour qui accepte de prendre un peu de recul, ne réside pas dans son dénouement judiciaire ou médiatique. Il réside dans la question qu’elle a fait surgir, presque malgré elle, dans l’espace public.
02La question qui se cache derrière la question
Car derrière l’interrogation apparemment simple — Thélyson Orélien a-t-il utilisé une intelligence artificielle pour écrire son roman ? — s’en dissimule une autre, autrement plus vertigineuse : qu’est-ce qu’écrire, à l’époque où une machine peut authentiquement participer à l’écriture ? Et de celle-ci en surgissent aussitôt d’autres, en cascade. Qu’est-ce qu’un auteur — celui qui imagine, ou celui qui formule ? Celui qui possède l’expérience vécue, ou celui qui trouve les mots pour la dire ? Celui qui construit les personnages, ou celui qui rédige leurs dialogues ? À partir de quel degré d’assistance cesse-t-on d’être l’auteur de ce que l’on signe ? Et surtout, pourquoi persistons-nous à poser la question sous une forme aussi grossièrement binaire — humain ou machine — alors que le processus intellectuel réellement en train de naître sous nos yeux est précisément celui de leur hybridation ?
Vue sous cet angle, l’affaire Orélien pourrait apparaître, avec le recul que donnent quelques années, moins comme un scandale de fraude littéraire que comme l’un des tout premiers grands conflits culturels provoqués par l’effondrement d’une frontière que nous pensions naturelle depuis Gutenberg : celle qui séparait nettement celui qui pense de l’outil avec lequel il couche sa pensée sur la page.
03Une unité que l’on croyait naturelle, et qui fut d’abord une construction
Nous avons pris l’habitude de considérer l’auteur comme une unité indivisible : quelqu’un pense, la même personne écrit, la même personne signe. Cette continuité paraît si évidente que nous oublions volontiers qu’elle constitue, historiquement, une construction culturelle relativement récente et nullement universelle. Le philosophe français Michel Foucault l’avait déjà noté, dans une conférence restée célèbre de 1969, en observant que la fonction d’auteur n’a rien d’une donnée anthropologique stable : elle varie selon les époques, les genres de discours et les régimes de propriété intellectuelle qui l’accompagnent. Bien avant lui, Roland Barthes avait proposé, en 1967, l’idée provocante d’une « mort de l’auteur » — non pas au sens où l’écrivain cesserait d’exister physiquement, mais au sens où le sens d’une œuvre cesserait de dépendre exclusivement de l’intention consciente de celui qui l’a signée.
Ces débats, vieux de plus d’un demi-siècle, prennent aujourd’hui un relief inattendu. Car écrire une œuvre suppose en réalité plusieurs opérations intellectuelles bien distinctes : avoir quelque chose à dire, sélectionner ce qui mérite d’être raconté parmi tout ce qui pourrait l’être, organiser les événements ou les arguments selon une architecture, choisir un point de vue narratif, produire des formulations concrètes, corriger, réécrire, et finalement décider que le texte peut être livré au lecteur. Pendant des siècles, la rareté des instruments d’assistance rendait ces opérations suffisamment imbriquées pour que nous les regroupions commodément sous un seul verbe : écrire. L’intelligence artificielle, en s’immisçant dans la chaîne, les sépare avec une brutalité que ni Foucault ni Barthes n’avaient eu à affronter concrètement.
04Ce que la machine sépare, et le personnage sans nom qui en résulte
Une personne peut désormais apporter une expérience vécue sans produire elle-même toutes les phrases qui la racontent. Elle peut imaginer une histoire sans rédiger toutes ses scènes. Elle peut construire une thèse sans fabriquer elle-même toutes les transitions de son argumentation. Elle peut produire un premier texte médiocre et demander à une machine de lui donner une forme remarquable — ou, à l’inverse, demander à l’IA un premier matériau brut, le rejeter, le corriger, le contredire, le réorganiser, l’enrichir de ses propres idées, recommencer dix fois, et parvenir finalement à un texte qu’aucun des deux, ni l’homme seul ni la machine seule, n’aurait produit isolément.
Que signifie, alors, être auteur ? Nous découvrons soudain que nous ne disposons pas du vocabulaire nécessaire pour le dire. Nous connaissons l’auteur, le coauteur, le traducteur, le correcteur, l’éditeur, le secrétaire, le documentaliste, le nègre littéraire et le plagiaire. Mais comment nommer celui qui construit une œuvre au terme de cinquante dialogues avec une intelligence artificielle, en apportant les idées, en contestant les propositions, en imposant les orientations, en fournissant l’expérience vécue, et en laissant néanmoins à la machine une partie substantielle de la formulation ? Ce personnage intellectuel n’a pas encore véritablement de nom. Il est pourtant, très probablement, déjà en train de devenir extrêmement courant — dans la littérature, mais tout autant dans le journalisme, la recherche universitaire, l’écriture de scénarios et jusqu’aux rapports d’entreprise.
05L’histoire appartient-elle à celui qui l’a vécue, ou à celui qui l’a écrite ?
Le cas Orélien rend cette question particulièrement vive parce que son univers littéraire est profondément lié aux thèmes de l’exil, de la migration, de l’identité et de l’expérience haïtienne — sans que l’on puisse présumer, il faut le préciser avec rigueur, du caractère strictement autobiographique de chaque épisode du roman, une œuvre de fiction n’engageant jamais mécaniquement la biographie de son auteur. Mais posons le problème dans sa forme la plus pure, quitte à le détacher un instant du cas précis qui nous occupe. Un homme a traversé des frontières. Il a connu la peur, l’attente, l’humiliation, la solitude, l’espoir, le déracinement. Il porte cette expérience en lui pendant vingt ans. Un jour, il décide de la raconter — mais au lieu de rédiger seul dans le silence de son bureau, il dialogue pendant des mois avec une intelligence artificielle. Il raconte ses souvenirs. Il décrit des personnes qui ont compté. Il corrige les erreurs de la machine : « Non, ce n’était pas comme cela. » Il ajoute : « Tu ne comprends pas cette peur. » Il explique un détail culturel qui échappe au modèle. Il refuse une métaphore trop convenue. Il impose une autre direction narrative. La machine produit finalement une prose que l’homme, seul, aurait probablement été incapable de produire avec la même virtuosité.
Qui, alors, est l’auteur ? Répondre « la machine » serait manifestement absurde — elle n’a rien vécu, rien enduré, rien risqué. Mais répondre « uniquement l’homme » serait tout aussi incomplet, car la formulation, cette matière même dont la littérature est faite, appartient au moins partiellement à autre chose que sa seule main. L’expérience appartient incontestablement à l’homme. La formulation peut appartenir en partie à la machine. L’œuvre, elle, se situe quelque part entre les deux — dans un espace que notre vocabulaire juridique et critique n’a pas encore appris à cartographier.
06Mais une histoire ne suffit pas à faire de la littérature
Il serait pourtant beaucoup trop commode de conclure que celui qui possède l’idée possède automatiquement l’œuvre entière. Une œuvre littéraire n’est jamais un simple résumé : Madame Bovary n’est pas seulement l’histoire d’une femme malheureuse en mariage, L’Étranger n’est pas seulement le récit d’un meurtre commis sous le soleil. La littérature existe précisément dans la transformation de l’expérience par le langage — dans le rythme d’une phrase, la place calculée d’un silence, une métaphore inattendue, la manière dont une scène commence et celle, plus subtile encore, dont elle choisit de s’interrompre. Le philosophe allemand Walter Benjamin, en 1935, avait forgé pour l’œuvre d’art une notion qui garde ici une pertinence frappante : celle d’« aura », cette qualité d’authenticité et d’unicité qui s’attache à l’origine d’une œuvre et que sa reproduction technique tend à dissoudre. Une lettre d’amour n’a pas la même signification selon qu’elle a été laborieusement écrite par la personne qui nous aime ou générée en trois secondes par un modèle de langage ; un tableau ne possède pas la même valeur selon qu’il s’agit d’un authentique Picasso ou d’une reproduction parfaite au trait près. Il existe donc, à côté de la valeur esthétique d’un texte, une valeur d’authenticité qui lui est irréductible — et c’est précisément cette seconde valeur que l’affaire Orélien met en cause, indépendamment de tout jugement sur la qualité littéraire du roman lui-même.
Celui qui délègue totalement la dimension formelle de l’écriture délègue donc bien une partie réelle de la création. C’est pourquoi l’idée, séduisante mais insuffisante, selon laquelle l’intelligence artificielle ne serait qu’un nouveau stylo ne résiste pas à l’examen. Un stylo ne propose rien. Un traitement de texte ne décide jamais de votre métaphore à votre place. Un correcteur orthographique traditionnel ne construit pas votre argumentation. Une intelligence artificielle générative, elle, peut faire tout cela. Elle n’est donc pas un instrument purement passif. Mais elle n’est pas davantage un auteur au sens plein du terme. Nous entrons dans une zone intermédiaire que nos catégories anciennes avaient précisément pour fonction d’éviter d’avoir à penser.
07Confondre quantité de mots et quantité de pensée
Supposons qu’une intelligence artificielle ait matériellement produit quatre-vingts pour cent des phrases d’un texte donné. Peut-on en conclure qu’elle a produit quatre-vingts pour cent de l’œuvre ? Rien n’est moins sûr, car il n’existe aucune équivalence simple entre le nombre de caractères générés et la contribution intellectuelle réelle. Un architecte ne pose aucune brique de l’immeuble qu’il conçoit ; un réalisateur ne tient pas nécessairement la caméra ; un chef d’orchestre ne joue d’aucun des instruments qu’il dirige avec sa baguette. Nous leur reconnaissons pourtant sans hésiter une fonction pleinement créatrice, parce qu’ils déterminent une architecture d’ensemble, prennent des décisions engageantes, sélectionnent, corrigent, et donnent sa cohérence finale à l’ensemble.
La littérature s’est montrée historiquement plus réticente que l’architecture ou le cinéma à cette conception distribuée de la création, parce qu’elle repose sur un imaginaire particulièrement puissant : celui de l’écrivain solitaire, seul devant sa page blanche, dans une chambre qui ressemble à un sanctuaire. L’intelligence artificielle vient ébranler cet imaginaire romantique, hérité pour l’essentiel du dix-neuvième siècle, en introduisant la possibilité d’une véritable direction intellectuelle de l’écriture — un rôle proche de celui du metteur en scène plutôt que de l’acteur. Mais cette idée doit elle-même être maniée avec prudence : si quelqu’un se contente de taper « Écris-moi un grand roman sur l’exil d’un migrant haïtien », récupère le résultat tel quel et le publie sous son nom, parler de direction intellectuelle deviendrait une rationalisation bien pauvre. Il faut donc chercher ailleurs la véritable frontière — et elle réside sans doute moins dans la proportion de touches frappées que dans la localisation effective du jugement critique au sein du processus.
08Écrire n’est pas seulement transcrire ce que l’on pense déjà
Une objection majeure se dresse pourtant ici, et il serait malhonnête de la contourner. Nous imaginons trop souvent la pensée comme une réalité déjà achevée dans notre esprit, que l’écriture viendrait simplement déposer, comme un calque, sur le papier. Mais l’expérience de tout écrivain, chercheur, philosophe, ou même de tout professionnel rédigeant une note un tant soit peu complexe, montre exactement l’inverse : nous découvrons fréquemment ce que nous pensons en essayant, précisément, de l’écrire. Une contradiction se révèle parce qu’une phrase refuse obstinément de se construire. Une idée se précise parce qu’un mot, finalement, ne convient pas. Un argument que nous croyions parfaitement solide s’effondre au moment où il faut l’expliciter noir sur blanc. Cette intuition rejoint, dans un tout autre vocabulaire, la thèse dite de l’esprit étendu défendue en 1998 par les philosophes Andy Clark et David Chalmers : selon eux, les outils que nous utilisons pour penser — un carnet, un ordinateur, et pourquoi pas aujourd’hui un assistant conversationnel — peuvent devenir, dans certaines conditions, des composantes à part entière du processus cognitif lui-même, et non de simples réceptacles passifs d’une pensée déjà formée ailleurs.
L’écriture n’est donc pas seulement un moyen d’expression de la pensée. Elle est, plus fondamentalement, une technologie de production de la pensée elle-même. Cette observation change en profondeur la manière de poser la question de l’intelligence artificielle. Si nous déléguons systématiquement à une machine le travail difficile, souvent inconfortable, de la formulation, nous ne déléguons peut-être pas seulement des phrases : nous risquons de déléguer une partie du processus même par lequel notre pensée devenait, jusqu’ici, plus rigoureuse à mesure qu’elle s’écrivait. C’est probablement là que se loge l’un des dangers les plus réels de cette période — non pas que les machines se mettent à écrire, mais que l’homme, précisément parce que la machine écrit remarquablement bien, finisse par renoncer peu à peu à l’effort cognitif que l’écriture lui imposait auparavant. L’intelligence artificielle peut ainsi devenir, simultanément et selon l’usage qu’on en fait, un formidable amplificateur intellectuel ou un puissant instrument de paresse intellectuelle.
09De l’ordre d’exécution au dialogue contradictoire
Cette distinction est essentielle, et elle mérite d’être formulée sans détour. Il existe une différence considérable entre demander à une machine « Écris-moi cinq mille mots sur l’intelligence artificielle » et engager avec elle un dialogue prolongé dans lequel l’utilisateur avance une hypothèse, reçoit une objection, la conteste à son tour, exige des sources vérifiables, introduit une dimension nouvelle, refuse une conclusion trop hâtive, réclame une comparaison, revient sur une prémisse fragile, et demande finalement une synthèse de plusieurs heures de réflexion partagée. Dans le premier cas, la machine remplace largement le travail intellectuel. Dans le second, elle fonctionne bien davantage comme un interlocuteur cognitif — elle ressemble alors moins à un écrivain fantôme qu’à un contradicteur disponible en permanence, dont la fonction se rapproche de celle qu’occupait autrefois l’ami lettré à qui l’on faisait lire un brouillon pour qu’il le déchire à bon escient.
Cette distinction structurera vraisemblablement les débats des prochaines années. La question « avez-vous utilisé une intelligence artificielle ? » deviendra sans doute, avec le temps, presque aussi peu informative que la question « avez-vous utilisé Internet ? » l’est devenue aujourd’hui. La question qui comptera vraiment sera différente : qu’avez-vous demandé à la machine de faire à votre place ? Et, plus important encore : quelle part du travail intellectuel avez-vous continué d’exercer par vous-même ?
| Posture | Ce qui se passe concrètement | Statut de l’auteur humain |
|---|---|---|
| Correction et recherche | L’IA corrige la forme, aide à localiser des sources à vérifier | Pleinement auteur : la pensée et les mots restent siens |
| Dialogue contradictoire | L’utilisateur apporte l’expérience, conteste, oriente, tranche | Auteur au sens plein, avec une formulation partiellement co-produite |
| Premier jet délégué, réécriture humaine | La machine propose une matière brute que l’humain rejette, corrige, réoriente | Auteur, à condition que le jugement critique reste réellement exercé |
| Délégation intégrale | L’IA choisit le sujet, les sources, l’angle et rédige ; l’humain relit à peine | Statut d’auteur devenu hautement discutable |
10Un détecteur peut-il devenir juge de la paternité intellectuelle ?
La polémique Orélien a placé Pangram au centre de l’affaire, et il faut ici se garder de deux excès symétriques. Le premier consisterait à considérer ces détecteurs comme de simples gadgets sans valeur scientifique — ce serait factuellement inexact. Une étude conduite par Brian Jabarian et Alex Imas, chercheurs affiliés à la Booth School of Business de l’université de Chicago, a évalué plusieurs détecteurs commerciaux sur un corpus de 1 992 passages appartenant à six genres différents — articles de presse, blogs, avis de consommateurs, romans, critiques de restaurants et curriculum vitae. Pangram s’y distingue par des taux d’erreur particulièrement faibles et par une robustesse supérieure face aux outils dits d’« humanisation » conçus pour déjouer la détection. Il faut donc prendre cette technologie au sérieux.
Mais il faut se garder tout autant de l’erreur inverse, qui consisterait à croire qu’un excellent classificateur statistique se transforme, par la seule force du chiffre qu’il affiche, en une machine capable de reconstituer l’histoire intime d’une création. Pangram examine un texte fini. Il ne regarde jamais l’auteur travailler. Il ne voit pas ses souvenirs, ne connaît pas ses brouillons successifs, ignore combien de propositions ont été rejetées avant la version publiée, ignore si l’auteur a fourni trois mots de consigne ou trois cents pages de notes personnelles à la machine. Il observe un produit fini et estime à quelle catégorie statistique ce produit ressemble le plus. C’est extrêmement utile pour orienter une vigilance. Ce n’est pas la même chose qu’établir une généalogie complète et certaine de la création.
11Quand « 99% IA » devient socialement « coupable »
La quantification statistique possède une extraordinaire puissance symbolique, largement disproportionnée par rapport à ce qu’elle démontre réellement. Dire « ce texte me paraît artificiel » ouvre une discussion, invite à la nuance. Dire « le logiciel indique 99,7% » semble, lui, fermer le débat d’un coup sec : le chiffre produit une impression de science exacte. Mais un score de classification ne signifie pas nécessairement que 99,7% des phrases ont été matériellement écrites, mot pour mot, par une machine. Cette distinction paraît technique ; elle est en réalité politiquement et culturellement considérable, car le chiffre peut déclencher une transformation sociale presque instantanée : signal statistique, puis suspicion, puis accusation publique, puis condamnation morale — le tout en quelques heures, sur les réseaux sociaux, sans que le temps de la nuance ait seulement eu l’occasion de s’installer. L’auteur n’est plus confronté à une question ouverte ; il se retrouve confronté à un verdict déjà devenu viral avant même d’avoir pu y répondre. L’affaire Orélien devient alors intéressante bien au-delà de la véracité même des accusations : elle constitue un laboratoire grandeur nature de ce que pourrait devenir une justice algorithmique de la réputation — rapide, spectaculaire, et redoutablement peu réversible.
12Le paradoxe le plus troublant : le livre n’a pas changé
Avant la polémique, le roman avait été lu, apprécié, récompensé par un jury. Après la polémique, le texte matériel est resté strictement identique : les phrases n’ont pas changé, les personnages non plus, et les lecteurs qui avaient été sincèrement émus ne peuvent pas rétroactivement effacer cette émotion qu’ils ont réellement ressentie. Et pourtant le statut symbolique de l’œuvre s’est transformé du tout au tout en quelques jours. Pourquoi ? Parce que nous ne jugeons jamais une œuvre pour ce qu’elle contient seul : nous la jugeons également, et parfois surtout, pour ce que nous croyons savoir de son origine — c’est très exactement la valeur d’authenticité déjà évoquée à propos de Benjamin, qui vient ici se superposer, non se substituer, à la valeur esthétique. Le roman peut demeurer esthétiquement réussi et poser simultanément, sans contradiction logique, une question légitime sur son processus de création. Le véritable problème commence lorsque, cédant à la précipitation, nous transformons automatiquement la seconde interrogation en négation pure et simple de la première.
13La suspicion peut-elle elle-même être socialement distribuée ?
L’affaire Orélien soulève également une question plus inconfortable, qu’il serait intellectuellement lâche d’esquiver au seul motif de sa sensibilité. Il faut ici se garder des accusations qui ne peuvent être démontrées : l’existence de relais idéologiques ou de commentaires ouvertement racistes en marge de la polémique ne suffit pas, à elle seule, à prouver qu’une opération concertée aurait été délibérément déclenchée pour des motifs raciaux. Mais la question sociologique demeure parfaitement légitime, et nous ne pouvons pas y répondre de façon scientifique à partir d’un seul cas, sans pour autant commettre l’erreur inverse consistant à refuser purement et simplement de la poser : un écrivain noir, d’origine haïtienne, relativement nouveau dans le paysage littéraire français et connaissant soudain une consécration spectaculaire, est-il soumis exactement au même seuil de suspicion spontanée qu’un écrivain de longue date parfaitement installé dans les réseaux culturels dominants ? Un algorithme peut être techniquement neutre dans sa conception et participer néanmoins à une pratique socialement discriminatoire dans son usage ; il suffit pour cela que certaines personnes soient, en pratique, beaucoup plus souvent soumises au contrôle que d’autres. Le problème cesse alors d’être « le détecteur est-il raciste ? » pour devenir : qui décide de soumettre qui au détecteur ? La technologie ne supprime jamais les rapports sociaux préexistants ; elle peut, au contraire, leur donner une apparence trompeuse d’objectivité scientifique.
14Le journalisme, le cinéma, la fiction : le prochain laboratoire
C’est ici que le débat cesse d’être un problème strictement littéraire pour devenir, potentiellement, celui de toutes les professions vivant de la parole écrite. Imaginons un journaliste : il choisit son sujet, rencontre ses sources, mène ses entretiens, récupère ses documents, vérifie ses informations, construit son angle — puis fournit cinquante pages de notes à une intelligence artificielle et lui demande une première version rédactionnelle de son article, qu’il reprend ensuite, corrige, restructure et publie sous sa signature. A-t-il cessé d’être journaliste ? Une réponse exclusivement centrée sur la production matérielle des phrases conduirait à répondre oui — ce serait pourtant oublier que le travail journalistique repose tout autant, sinon davantage, sur la recherche, le choix et la vérification des sources, la hiérarchisation de l’information et la responsabilité éditoriale finale. Imaginons à l’inverse un second journaliste qui demande à l’IA de trouver le sujet, de sélectionner les sources, de résumer les documents, de proposer l’angle et de rédiger l’article dans son intégralité, se contentant lui-même d’une relecture distraite avant publication. Le résultat visible peut extérieurement ressembler à celui du premier cas. La réalité intellectuelle du travail accompli est pourtant radicalement différente d’un cas à l’autre.
Le même raisonnement vaut, à l’identique, pour le scénariste de cinéma qui construit une architecture dramatique complexe avant de faire rédiger certains dialogues secondaires par une machine, pour le chercheur qui structure une démonstration avant d’en faire vérifier la formulation, ou pour l’essayiste qui pense un argument avant d’en tester la clarté auprès d’un interlocuteur artificiel. Si nous cédons à la tentation de juger la légitimité intellectuelle d’un texte au seul vu de sa proportion statistique de mots générés par une machine, nous ouvrons une ère du soupçon qui, très rapidement, ne visera plus seulement les romanciers, mais tout journaliste au style un peu trop fluide, tout scénariste dont les dialogues paraîtront un peu trop bien construits, tout essayiste dont l’argumentation semblera un peu trop limpide. Ce serait proprement absurde, et surtout profondément contre-productif : cela reviendrait à sanctionner la qualité rédactionnelle elle-même, au moment précis où l’intelligence artificielle, utilisée avec discernement, contribue très concrètement à l’élever. La proportion de mots produits par la machine constitue, au fond, un indicateur bien moins pertinent que la localisation réelle du jugement humain dans l’ensemble du processus.
15Des emails aux rapports : l’IA discrète des métiers professionnels
Le débat public s’est concentré, jusqu’ici, sur les cas les plus spectaculaires — un roman primé, un article de presse, un scénario de film. Mais c’est très probablement dans les métiers professionnels les plus ordinaires que l’intelligence artificielle a déjà transformé, le plus profondément et le plus silencieusement, la pratique quotidienne de l’écriture. Un email de relance à un client, un compte rendu de réunion, une note de synthèse destinée à un comité de direction, un rapport d’audit, une lettre de mission, un mémorandum juridique, une analyse financière préparée pour un investisseur : tous ces textes, qui structurent l’essentiel de la vie économique contemporaine, sont désormais rédigés, reformulés ou substantiellement assistés par des outils génératifs, sans que cela suscite jamais l’émoi qui a entouré l’affaire Orélien. Personne ne soumet le rapport annuel d’un cabinet d’expertise comptable à un détecteur de type Pangram avant de le publier.
Ce contraste mérite d’être expliqué plutôt que simplement constaté. La raison en est, très probablement, que la valeur d’authenticité évoquée plus haut à propos de Benjamin s’attache surtout aux œuvres dont la signature est elle-même une part du sens — un roman, un poème, une lettre intime. Un rapport professionnel, lui, n’est presque jamais valorisé pour l’originalité de son style : il est valorisé pour son exactitude, sa conformité aux normes du métier et la fiabilité de celui qui le signe. C’est pourquoi la question de l’authenticité littéraire y cède presque entièrement la place à une autre question, plus ancienne et plus familière aux professions réglementées : celle de la responsabilité. Un commissaire aux comptes qui certifie des états financiers, un avocat qui signe une consultation, un consultant qui remet une recommandation stratégique engagent leur signature exactement comme un romancier engage la sienne — à ceci près que l’enjeu n’est pas de savoir si le texte est authentiquement « le leur » sur le plan esthétique, mais s’ils en assument pleinement l’exactitude, la conformité déontologique et les conséquences devant leurs clients, leurs pairs et, le cas échéant, un régulateur ou un tribunal.
Cette discrétion ne doit cependant pas être confondue avec une absence de risque. Un rapport d’audit rédigé pour l’essentiel par une machine, puis signé sans relecture rigoureuse par le professionnel qui l’engage, pose un problème d’une gravité au moins comparable à celle du roman suspecté d’avoir été délégué à une IA — à la différence près que ses conséquences, en cas d’erreur non détectée, sont immédiates et mesurables : une décision d’investissement mal informée, une anomalie comptable non signalée, un conseil juridique fondé sur une jurisprudence inventée par le modèle. La discipline que nous avons esquissée pour la littérature — distinguer l’assistance de l’abandon, situer précisément où se loge le jugement humain dans le processus — s’applique donc aux métiers professionnels avec une urgence au moins égale, sinon supérieure, puisque l’erreur y est rarement une affaire de goût littéraire et presque toujours une affaire de responsabilité économique ou réglementaire engageant des tiers.
16L’université ne pourra probablement pas gagner la guerre des détecteurs
La question devient plus grave encore dans le monde de l’éducation. Pendant des siècles, l’enseignement a utilisé le texte produit par l’étudiant comme indicateur fiable de sa pensée propre : une dissertation permettait raisonnablement d’inférer ce que cet étudiant comprenait et comment il raisonnait. L’intelligence artificielle rompt cette équivalence ancienne, puisqu’un étudiant peut désormais remettre un texte intellectuellement supérieur à ce qu’il serait lui-même capable d’expliquer oralement. La réponse instinctive consiste à généraliser les détecteurs. Mais même si certains d’entre eux, Pangram en tête selon l’étude de Chicago déjà citée, atteignent aujourd’hui d’excellentes performances sur des corpus déterminés, une course adversariale est déjà engagée entre générateurs de texte, détecteurs et outils de reformulation destinés à échapper à la détection. Il serait donc excessif d’annoncer la mort immédiate et définitive de la détection statistique. Mais il serait tout aussi imprudent de construire durablement l’évaluation universitaire sur l’hypothèse fragile que la provenance d’un texte pourra toujours, indéfiniment, être déterminée avec certitude à partir de son seul style de surface. L’évaluation devra probablement revenir, au moins partiellement, vers le processus lui-même : soutenance orale, défense argumentée des sources choisies, étapes intermédiaires documentées, résolution de problèmes en temps réel, capacité à expliquer précisément ce que l’on a soi-même écrit. L’objectif ne sera plus simplement de vérifier qu’un étudiant a matériellement produit un texte, mais de vérifier qu’il le possède véritablement, intellectuellement.
Assimiler proportion de mots générés et proportion de pensée déléguée, comme si les deux se mesuraient de la même manière.
→ Chercher où se situe le jugement critique, pas où se situent les touches frappées.
Transformer un score de détection statistique en verdict moral définitif et irréversible.
→ Traiter le score comme un indice à instruire, non comme une preuve close.
Confondre la question littéraire précise avec une suspicion générale envers toute écriture fluide ou bien construite.
→ Distinguer strictement l’affaire d’un texte de la légitimité d’une profession entière.
Croire qu’une frontière technologique stable entre humain et machine existera encore durablement dans quelques années.
→ Se préparer dès maintenant à raisonner en termes de provenance plutôt que de détection.
17Le véritable danger : la disparition progressive de la frontière
La question des outils dits d’« humanisation » du texte mérite d’être replacée dans une perspective plus longue que celle de la seule actualité. Aujourd’hui, Pangram semble résister assez efficacement à certains procédés conçus pour masquer une génération artificielle. Mais la question fondamentale n’est pas de savoir si tel humaniseur de 2026 réussit ou échoue face à tel détecteur : elle est proprement théorique. Les modèles génératifs cherchent continuellement à produire des textes plus naturels, plus diversifiés, davantage adaptés au style propre de chaque utilisateur ; parallèlement, les utilisateurs eux-mêmes peuvent reprendre et retravailler les textes produits. Un processus d’écriture peut ainsi devenir : humain, puis IA, puis réécriture humaine, puis nouvelle IA, puis correction humaine finale, puis publication. À quel moment précis ce texte change-t-il de nature ? Plus profondément encore, les systèmes pourront progressivement apprendre le style individuel de leurs utilisateurs les plus assidus : une IA disposant de plusieurs années d’écrits d’un même auteur pourrait en reproduire les longueurs de phrase caractéristiques, le vocabulaire préféré, les transitions habituelles, les tics de ponctuation, et même certaines de ses imperfections délibérément conservées. Elle ne chercherait alors plus à écrire « comme une IA » : elle écrirait comme lui. La question « humain ou artificiel ? » deviendrait, à ce stade, de moins en moins pertinente, tant le texte serait devenu le résultat indissociable de leur association.
18Nous devrons passer de la détection à la provenance
C’est probablement ici que se situe le changement de paradigme le plus important de la période qui s’ouvre. Aujourd’hui, nous essayons essentiellement d’examiner un produit fini pour deviner, a posteriori, comment il a été fabriqué. Demain, il faudra sans doute apprendre à documenter directement son histoire, au fur et à mesure de sa fabrication. Autrement dit : passer de la détection à la provenance. La différence est considérable. La détection demande : « ce texte ressemble-t-il, statistiquement, à une production artificielle ? » La provenance demande, elle : « comment ce document précis a-t-il été produit et successivement transformé ? » Dans le domaine des contenus numériques au sens large, les standards techniques réunis sous le nom de C2PA et la démarche des Content Credentials explorent déjà concrètement cette philosophie : associer à un contenu des informations vérifiables et cryptographiquement signées sur son origine, sur ses transformations successives, et sur l’intervention éventuelle d’un système d’intelligence artificielle à telle ou telle étape. Ces technologies ne résolvent évidemment pas, à elles seules, le problème philosophique de l’auteur littéraire. Mais elles indiquent une direction de travail raisonnable : plutôt que de tenter indéfiniment de deviner le passé d’un document, en conserver honnêtement l’histoire.
19Le droit commence déjà à raisonner ainsi
Le débat n’est plus seulement philosophique : il est déjà, très concrètement, juridique. Le Bureau américain du droit d’auteur a conclu, dans un rapport publié début 2025, que le recours à une intelligence artificielle au cours d’un processus de création n’exclut pas automatiquement la protection d’une œuvre par le droit d’auteur. Ce qui importe véritablement, selon cette doctrine, est l’existence d’éléments expressifs suffisamment humains dans le résultat final : l’institution distingue avec soin les situations où l’humain sélectionne, arrange ou modifie créativement les résultats produits par la machine, de celles où sa contribution se limite à formuler de simples instructions initiales, insuffisantes à elles seules pour fonder une protection. Cette doctrine américaine ne peut évidemment pas être transposée mécaniquement, telle quelle, au droit d’auteur français ou aux régimes de propriété intellectuelle en vigueur dans les pays africains francophones. Mais son raisonnement de fond est intellectuellement révélateur, car il déplace exactement la même question que la littérature elle-même est en train d’apprendre à se poser : non plus « y a-t-il eu de l’intelligence artificielle ? », mais « où se situe, précisément, la contribution créative proprement humaine ? »
20Celui qui répond de son texte
Peut-être faut-il, au terme de ce parcours, revenir au sens le plus profond de la responsabilité. Une intelligence artificielle peut produire une affirmation ; elle ne peut jamais en répondre devant quiconque. Elle peut inventer une référence qui n’existe pas ; elle ne perd, elle, aucune réputation. Elle peut diffamer une personne réelle ; elle ne comparaîtra jamais devant un tribunal. Elle peut produire une analyse absurde avec la plus parfaite assurance rhétorique ; elle n’en assume aucune conséquence professionnelle ou morale. L’humain demeure donc indispensable non pas seulement comme créateur au sens romantique du terme, mais comme centre de responsabilité au sens le plus concret : celui qui peut dire, et qui doit pouvoir dire, « ce texte est le mien parce que j’en comprends chaque idée, que j’en ai vérifié les fondements, que j’en assume les choix, et que je réponds personnellement de ses erreurs. » Cette conception n’accorde aucun blanc-seing à la génération purement automatique — elle impose au contraire une exigence nettement plus forte que par le passé, car celui qui signe ne pourra plus jamais se réfugier commodément derrière l’excuse : « c’est la machine qui l’a dit. » Utiliser une intelligence artificielle augmenterait ainsi, paradoxalement, la responsabilité humaine réelle plutôt que de la diluer.
Quatre principes pour distinguer l’assistance de l’abandon
21Qui écrit encore ? Ou plutôt : qui pense encore ?
Nous ne savons pas encore, au moment où ces lignes sont écrites, comment C’était ça ou mourir a été précisément produit. Il faut conserver honnêtement cette incertitude, sans la trancher par anticipation dans un sens ou dans l’autre. Mais nous savons déjà, et c’est là l’essentiel, que la polémique a révélé quelque chose de bien plus important que le sort individuel d’un écrivain : elle a montré que nos catégories intellectuelles sont en retard sur nos technologies. Nous voulons encore savoir, avec une certaine nostalgie, si un texte est « humain » ou « artificiel ». Mais des millions de textes sont déjà devenus quelque chose d’autre, pour lequel nous n’avons pas encore de mot satisfaisant : des hybrides. Nous continuons à imaginer l’auteur comme une personne solitaire devant une feuille blanche ; mais l’écriture devient progressivement, pour un nombre croissant de professionnels de la parole écrite, un dialogue permanent entre intelligence biologique et intelligence artificielle. Nous voulons mesurer la contribution de chacun en pourcentage de phrases ; mais la création intellectuelle authentique ne s’est jamais mesurée en nombre de caractères. Nous construisons des détecteurs de plus en plus sophistiqués pour identifier la machine ; mais la machine, en retour, apprend chaque jour un peu mieux à imiter notre manière propre d’écrire.
La question « qui écrit encore ? » est peut-être, en définitive, la mauvaise question à poser. La question qui compte vraiment pourrait devenir : qui pense encore ? Qui possède réellement l’idée ? Qui connaît les sources et les a vérifiées ? Qui comprend les objections possibles et les a anticipées ? Qui choisit, parmi toutes les formulations disponibles ? Qui doute, au bon moment ? Qui refuse une réponse séduisante mais fausse ? Qui assume la conclusion devant les autres ? Qui, enfin, répond de son texte lorsqu’il est publiquement mis en cause ? L’intelligence artificielle rendra très probablement, dans les années qui viennent, la production de phrases abondante et peu coûteuse. Elle ne rendra pas automatiquement abondants, pour autant, le jugement, l’expérience vécue, la curiosité intellectuelle, le courage de la nuance ou la responsabilité assumée. C’est peut-être précisément là, et non plus dans la seule capacité à aligner des mots, que se situera demain la véritable valeur irremplaçable de l’auteur.
Pendant des siècles, écrire signifiait presque nécessairement produire soi-même, physiquement, les mots. Cette équivalence est en train de disparaître sous nos yeux. Cela ne signifie pourtant pas la mort de l’auteur, contrairement à ce que suggérait déjà Barthes pour d’autres raisons il y a près de soixante ans. Cela pourrait au contraire nous obliger à redécouvrir ce que nous valorisions réellement en lui depuis toujours. Était-ce sa capacité brute à taper des phrases ? Ou sa capacité, bien plus rare, à porter un regard singulier et responsable sur le monde ? Si c’est la seconde réponse — et tout, dans ce qui précède, invite à le penser — alors l’intelligence artificielle ne détruit pas nécessairement l’auteur. Elle lui impose seulement une exigence beaucoup plus difficile qu’auparavant : avoir réellement, et personnellement, quelque chose à dire.
Aparté — Et Baobizz dans tout cela ?
Cette réflexion serait incomplète si Baobizz ne précisait pas, avec la même exigence de transparence qu’il applique à ses sujets, sa propre pratique éditoriale. Des outils d’intelligence artificielle peuvent être utilisés pour contribuer à la recherche documentaire, à la vérification de certaines informations, ainsi qu’à la relecture et à la correction formelle de certains articles publiés sur ce blogue.
Ces outils n’interviennent, dans tous les cas, que comme instruments d’assistance. Les sujets abordés, les problématiques retenues, les orientations intellectuelles, les interrogations soulevées, les positions critiques défendues et la décision finale de publier relèvent exclusivement de la réflexion et de la responsabilité éditoriale de l’auteur. Chaque article fait par ailleurs l’objet d’une relecture et d’une validation humaine avant sa publication.
Cette utilisation est pleinement assumée et n’est en rien dissimulée au lecteur : la page « À propos de Baobizz » comporte un avertissement explicite relatif au rôle de l’intelligence artificielle dans le processus éditorial de ce blogue. Cette transparence nous paraît infiniment préférable à la fiction commode qui consisterait à faire comme si les technologies génératives n’étaient pas déjà entrées, depuis plusieurs années, dans les pratiques contemporaines de recherche, d’écriture et d’édition partout dans le monde.
Sources et références
- Franceinfo, L’affaire Thélyson Orélien en cinq étapes, de la gloire à la chute. franceinfo.fr
- France 24, Un livre écrit avec l’IA ? Ce que l’on sait des soupçons portés contre l’écrivain Thélyson Orélien. france24.com
- RTS, Accusé d’avoir eu recours à l’IA, Thélyson Orélien se défend. rts.ch
- ActuaLitté, Plagiat, IA : l’affaire Thélyson Orélien, la grande déflagration. actualitte.com
- Éditions Grasset, C’était ça ou mourir, fiche de l’ouvrage et de l’auteur. grasset.fr
- Franceinfo, Dans « C’était ça ou mourir », Thélyson Orélien se glisse dans la peau d’un migrant. franceinfo.fr
- Jabarian, B. & Imas, A., Artificial Writing and Automated Detection, Becker Friedman Institute, Université de Chicago, 2025. bfi.uchicago.edu
- Chicago Booth Review, Do AI Detectors Work Well Enough to Trust? chicagobooth.edu
- U.S. Copyright Office, Copyright and Artificial Intelligence — Part 2 : Copyrightability, janvier 2025. copyright.gov
- Coalition for Content Provenance and Authenticity (C2PA), C2PA and Content Credentials Explainer. spec.c2pa.org
- Content Authenticity Initiative, How it works. contentauthenticity.org
- Baobizz, page « À propos de Baobizz » — transparence sur l’usage de l’intelligence artificielle. baobizz.com

