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Donald Trump et la rupture de l’ordre international (2017-2026)
Ce que les faits établissent avec certitude, ce qu’ils rendent seulement plausible, et ce qu’ils ne prouvent pas encore — une tentative de mesurer, sans le grossir ni le minorer, le rôle d’un homme dans la recomposition d’un système que d’autres forces travaillaient déjà avant lui.
Neuf ans après son irruption sur la scène mondiale, Donald Trump continue de diviser jusque dans la manière de le décrire : catalyseur d’un effondrement de l’ordre libéral pour les uns, symptôme grossissant d’un déclin déjà entamé pour les autres. Cet article propose une troisième voie, plus exigeante mais plus honnête : distinguer méthodiquement ce qui relève d’une décision directement imputable au président, ce qui relève de l’accélération d’une tendance qui lui préexistait, et ce qui relève de choix autonomes pris par d’autres capitales en réaction à sa politique. Alliances occidentales, guerre en Ukraine, recomposition du Moyen-Orient, rapports de force avec la Chine et l’Inde, retrait de soixante-six organisations internationales, statut du dollar, image des États-Unis dans le monde : chaque dossier est traité avec son degré de certitude propre, sans diagnostic psychologique ni pronostic électoral.
Il existe une manière paresseuse d’écrire sur Donald Trump, qui consiste à empiler les épisodes spectaculaires jusqu’à ce qu’ils forment, par accumulation, une démonstration. Et il en existe une autre, plus exigeante, qui consiste à se demander, dossier après dossier, ce qui aurait probablement eu lieu de toute façon, ce que sa présence a réellement changé, et ce que d’autres acteurs — alliés, rivaux, institutions — ont décidé de leur propre chef en réaction à lui. C’est cette seconde voie que nous suivons ici, en nous appuyant sur un travail de compilation particulièrement rigoureux qui documente, chapitre après chapitre, la période 2017-2026.
01Trois manières bien différentes de « causer » un événement
Commençons par une évidence trop souvent piétinée : dire que Donald Trump a « provoqué » un basculement géopolitique peut recouvrir trois réalités totalement distinctes, et les confondre revient à fausser tout le raisonnement qui suit. La première est la décision directement imputable au président : un décret signé, une négociation menée en personne, une nomination. Le retrait américain du Partenariat transpacifique en janvier 2017, ou le décret présidentiel de janvier 2026 organisant le retrait de soixante-six organisations internationales, appartiennent sans ambiguïté à cette catégorie — on peut en discuter les effets, non l’attribution.
La deuxième est l’accélération d’une tendance qui existait déjà, souvent depuis longtemps, et que la présidence Trump n’a pas inventée mais indéniablement amplifiée. La paralysie de l’Organe d’appel de l’Organisation mondiale du commerce en est l’exemple le plus limpide : elle date de mai 2016, sous l’administration Obama, qui avait commencé à bloquer les nominations de juges par frustration à l’égard de la jurisprudence de l’organe. Trump a intensifié ce blocage, il ne l’a pas initié. La troisième catégorie, la plus subtile et la plus fréquemment escamotée dans les commentaires à chaud, est l’interaction avec des choix autonomes pris par d’autres États : lorsque le Danemark et la Suède annoncent, en 2025, des trajectoires de dépenses militaires supérieures à 3% de leur PIB, il serait exagéré d’y voir un pur effet Trump — la guerre en Ukraine et la perception d’une menace russe pèsent au moins autant, sinon davantage, dans ce calcul.
À cette typologie s’ajoute une échelle de certitude à trois degrés — élevé, moyen, faible — que nous appliquons systématiquement dans les pages qui suivent, et qui mérite une précision importante : être certain qu’un fait s’est produit ne dit rien de la certitude que l’on peut avoir sur ses effets. On peut savoir avec un degré de certitude élevé qu’un décret a été signé, et rester dans l’incertitude la plus complète quant à ses conséquences réelles sur l’économie mondiale trois ans plus tard. Cette distinction, d’apparence presque scolaire, est en réalité ce qui sépare l’analyse de la polémique.
02Une pratique inhabituelle, décrite sans être diagnostiquée
Il faut le dire sans détour : la manière dont Donald Trump exerce le pouvoir présidentiel rompt avec les usages de ses prédécesseurs sur plusieurs points observables — la centralité de la communication directe sur les réseaux sociaux, la personnalisation des négociations internationales au détriment des canaux diplomatiques classiques, la fréquence des revirements annoncés puis partiellement appliqués. Ce sont des faits descriptifs, qui n’appellent aucune interprétation clinique. Nous nous refusons ici, comme le fait la source qui a nourri cette analyse, à tout diagnostic psychologique à distance — un exercice aussi tentant qu’intellectuellement malhonnête, et qui de toute façon n’apporterait rien à la compréhension des mécanismes en jeu. Ce qui nous intéresse n’est pas ce que ces pratiques révèlent d’un individu, mais ce qu’elles produisent dans le système international : une incertitude stratégique érigée, pour la première fois de façon aussi assumée, en instrument de politique étrangère à part entière.
03Diplomatie de l’imprévisibilité : anatomie d’un mécanisme
On se souvient de l’épisode d’avril 2025 : un message publié sur Truth Social annonçant une pause dans l’application de tarifs douaniers déjà entrés en vigueur, suivi en quelques heures d’un mouvement sur les marchés financiers, puis d’une confirmation officielle partielle. Cet épisode illustre à lui seul une séquence qui s’est répétée à de nombreuses reprises depuis 2017 et qui suit, presque invariablement, quatre temps : l’annonce, souvent formulée en des termes maximalistes ; la réaction — des marchés, d’un gouvernement étranger, d’une institution ; l’acte administratif proprement dit, qui intervient parfois des jours ou des semaines plus tard ; et l’application effective, qui peut différer sensiblement de l’annonce initiale, parfois dans des proportions considérables.
Un détail mérite d’être versé au dossier, non pour psychologiser mais parce qu’il éclaire un mécanisme d’influence bien documenté par ailleurs : une étude parue dans la revue Nature Communications, conduite par la chercheuse Sophie Lewandowsky, a montré que les messages les plus clivants publiés sur les réseaux sociaux par des personnalités politiques tendaient à détourner l’attention médiatique de sujets potentiellement plus embarrassants pour leurs auteurs. Nous nous gardons d’affirmer que chaque message présidentiel obéit consciemment à cette logique — l’intentionnalité individuelle échappe à toute vérification empirique —, mais le mécanisme structurel, lui, est documenté et généralisable bien au-delà du seul cas américain.
04Trois fonctions plausibles, un coût certain
On peut avancer, avec un degré de certitude moyen, que cette pratique communicationnelle remplit au moins trois fonctions simultanées. Une fonction de test : mesurer une réaction avant de s’engager formellement, ce qui permet un recul sans perte de face disproportionnée. Une fonction de sidération : maintenir l’interlocuteur — allié ou adversaire — dans un état de réactivité permanente qui limite sa capacité à construire une stratégie de long terme. Une fonction de mobilisation intérieure : mots simples, adversaires désignés, victoires proclamées, un registre qui fonctionne efficacement auprès d’un électorat qui ne consomme ni rapports du Congressional Research Service ni communiqués du Département d’État.
Le coût de cette méthode, en revanche, relève d’un degré de certitude élevé et se mesure directement : la crédibilité d’un engagement américain devient, pour tout partenaire étranger, un objet de calcul probabiliste plutôt qu’une donnée stable. Un allié négocie désormais moins en fonction de ce qui a été promis que de la probabilité estimée que la promesse soit tenue telle quelle. C’est un changement de nature, pas seulement de degré, dans la manière dont fonctionne la diplomatie américaine — et il ne s’éteindra pas nécessairement avec la fin du mandat en cours, car la mémoire institutionnelle des chancelleries retient les précédents bien au-delà d’une seule présidence.
05Un ordre de 1945 déjà fissuré avant 2017
Toute analyse honnête doit commencer par reconnaître ce qui aurait quasi certainement continué de se produire sans Donald Trump. Le sous-investissement européen dans la défense collective ne date pas de sa première présidence : dès 2014, au sommet du Pays de Galles, les membres de l’OTAN s’étaient engagés à consacrer 2% de leur PIB à la défense, un objectif que la plupart n’atteignaient toujours pas huit ans plus tard. La rivalité stratégique avec la Chine, elle, a été théorisée et engagée sous l’administration Obama avec le « pivot asiatique », puis poursuivie et durcie sous Biden par des mesures de contrôle des exportations de semi-conducteurs bien plus restrictives, sur certains segments technologiques, que celles de la première présidence Trump. Quant à l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, elle s’est produite sous l’administration Biden — un fait qui suffit à lui seul à interdire toute lecture qui ferait de Trump le seul artisan de l’instabilité européenne actuelle.
Ce constat n’est pas un plaidoyer en atténuation. Il vise simplement à situer correctement la focale : quand on demande dans quelle mesure Trump a « rompu » l’ordre international, il faut toujours ajouter — rompu par rapport à quel état antérieur, lui-même déjà fragilisé par deux décennies de tensions accumulées, de la crise financière de 2008 au retrait afghan de 2021 ?
06Démocratie américaine : présidentialisation et contre-pouvoirs à l’épreuve
Sur le terrain intérieur, l’analyse doit se garder de deux excès symétriques. Le premier consisterait à nier toute évolution vers une présidentialisation accrue du pouvoir exécutif ; le second à présenter cette évolution comme la fin pure et simple de la séparation des pouvoirs américaine. La réalité se loge entre les deux. L’assaut du Capitole du 6 janvier 2021 demeure, avec un degré de certitude élevé, un événement sans précédent dans l’histoire contemporaine de la passation pacifique du pouvoir aux États-Unis. La Cour suprême, de son côté, a rendu depuis 2024 plusieurs décisions dont la portée politique est considérable — Trump v. United States sur l’immunité présidentielle, Trump v. CASA sur la portée des injonctions nationales des juges fédéraux — sans que l’on puisse pour autant parler d’un effondrement du contrôle juridictionnel : la décision Learning Resources v. Trump, rendue le 20 février 2026 par une majorité de six voix contre trois rédigée par le Chief Justice John Roberts, a jugé que la loi sur les pouvoirs économiques d’urgence internationale (IEEPA) n’autorisait pas le président à imposer unilatéralement les tarifs douaniers contestés — une défaite judiciaire cinglante, sur l’un des instruments les plus emblématiques de la politique commerciale de l’administration, qui contredit frontalement toute thèse d’un pouvoir judiciaire totalement aligné.
Reste que l’administration fédérale elle-même est devenue, de façon documentée, un terrain d’affrontement institutionnel permanent — nominations contestées, tentatives de reprise en main de agences indépendantes, tensions récurrentes avec le Congrès sur les prérogatives budgétaires. On aurait tort d’en conclure à la disparition des contre-pouvoirs ; on aurait tout aussi tort de n’y voir qu’une agitation sans conséquence. La vérité, ici comme ailleurs dans ce dossier, se trouve dans la tension elle-même, non dans sa résolution anticipée.
07OTAN : le réarmement n’est pas la confiance retrouvée
Au sommet de La Haye, en juin 2025, les membres de l’Alliance atlantique se sont engagés à porter leurs dépenses de défense et de sécurité à 5% du PIB d’ici 2035 — un objectif décomposé en 3,5% consacrés aux besoins de défense proprement dits et 1,5% à la protection des infrastructures critiques, à la résilience civile et au renforcement de la base industrielle de défense. C’est, sur le papier, une bascule considérable par rapport à l’objectif de 2% fixé en 2014. Faut-il pour autant l’attribuer intégralement à la pression exercée par Washington sous la présidence Trump ? Un degré de certitude élevé s’applique au constat brut de l’annonce ; un degré nettement plus faible s’applique à l’attribution causale exclusive, tant la guerre en Ukraine — événement autonome, décidé à Moscou — pèse elle aussi, et sans doute plus lourdement encore, dans la décision de plusieurs capitales européennes.
Ce qui, en revanche, relève d’un constat solide, c’est que l’augmentation des budgets ne s’accompagne d’aucune amélioration mesurable de la confiance politique entre alliés. On peut dépenser davantage tout en se demandant, dans le même temps, si l’article 5 du traité de Washington sera réellement invoqué le jour venu. Réarmement et réassurance stratégique sont deux variables qui, contrairement à ce que suggère l’intuition, n’évoluent pas nécessairement dans le même sens.
08Union européenne, Canada, Groenland : la loyauté redevient négociable
Le cadre tarifaire conclu entre Washington et Bruxelles, plafonnant à 15% la plupart des droits de douane réciproques, a été présenté des deux côtés de l’Atlantique comme un compromis raisonnable évitant une guerre commerciale ouverte. Il n’en demeure pas moins que la méthode — menace tarifaire d’abord, négociation ensuite — a durablement marqué la perception européenne de la fiabilité américaine comme partenaire commercial, y compris chez des dirigeants peu enclins, par ailleurs, à la rhétorique anti-américaine. Le Canada, de son côté, a répondu par des contre-tarifs ciblés sur des produits à forte valeur symbolique dans certains États américains, une stratégie de rétorsion calibrée qui illustre bien la troisième catégorie de notre typologie initiale : un choix autonome d’Ottawa, en réaction à Washington, mais nullement dicté par Washington.
L’épisode groenlandais mérite un traitement à part, tant il condense à lui seul plusieurs strates du trumpisme diplomatique : intérêt stratégique réel — les ressources minières et la position arctique du territoire —, rhétorique maximaliste initiale évoquant une possible acquisition pure et simple, puis, en septembre 2026, un accord plus modeste portant sur un renforcement de la présence militaire américaine, négocié avec Copenhague et Nuuk plutôt qu’imposé contre leur volonté. Le résultat final est sensiblement en retrait par rapport à l’annonce originelle — un motif récurrent dans ce dossier, que l’on retrouvera à plusieurs reprises dans les pages suivantes.
09Guerre en Ukraine : la pression comme méthode, l’ambiguïté comme risque
Sur ce dossier plus qu’aucun autre, la confusion entre les trois catégories de causalité que nous avons posées en introduction produit des commentaires trompeurs. L’invasion russe de février 2022 est un fait antérieur à la présidence Trump et qui lui est totalement extérieur. Ce qui, en revanche, relève directement de l’administration actuelle, c’est la méthode de gestion du dossier depuis 2025 : rencontres organisées à Djeddah entre émissaires américains, ukrainiens et parfois russes, séquences où l’aide militaire à Kyiv a été suspendue puis rétablie en fonction de l’avancement — réel ou perçu — des négociations, et, en septembre 2026, l’adoption d’une nouvelle loi de sanctions visant la Russie. Utiliser l’aide militaire comme levier de négociation avec la partie qui la reçoit, plutôt qu’avec l’agresseur, constitue une inversion inhabituelle de la logique de dissuasion occidentale classique, et c’est un point sur lequel la documentation disponible autorise un degré de certitude élevé quant au fait lui-même, mais laisse ouverte, avec un degré de certitude nettement plus faible, la question de son efficacité réelle à produire une paix durable plutôt qu’une simple pause dans les combats.
Il faut se garder ici d’un raccourci fréquent dans le débat public, qui consiste à assimiler recherche de la négociation et complaisance envers l’agresseur. Les deux ne sont pas synonymes, et le dossier documente les deux dynamiques — pression sur Kyiv et sanctions renforcées contre Moscou — sans qu’aucune des deux n’efface l’autre.
10Moyen-Orient : une recomposition à plusieurs mains
Le Moyen-Orient offre sans doute l’illustration la plus dense de notre méthode, tant les trois catégories de causalité s’y superposent en permanence. Le retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien, décidé en 2018 lors de la première présidence, relève d’une décision directement imputable. Les accords d’Abraham, normalisant les relations entre Israël et plusieurs États arabes, ont été initiés dès 2020 et leur extension ultérieure, liée notamment à la question du Sahara occidental, s’inscrit dans leur prolongement direct. L’annonce d’un investissement saoudien de 600 milliards de dollars aux États-Unis relève, elle, d’un accord annoncé dont l’ampleur de la réalisation effective demeure, à ce stade, documentée avec un degré de certitude nettement plus faible que l’annonce elle-même — la distinction entre montant proclamé et montant réellement investi constituant l’un des pièges méthodologiques les plus fréquents de ce type de dossier, sur lequel nous revenons plus loin.
La résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations unies sur Gaza, adoptée en novembre 2025, relève d’un processus multilatéral où l’influence américaine, réelle, s’est exercée en interaction constante avec d’autres acteurs régionaux et onusiens — elle ne saurait être présentée ni comme une simple ratification d’un plan américain préétabli, ni comme totalement indépendante de la pression diplomatique de Washington. Les frappes contre des installations iraniennes en février 2026, et l’allègement subséquent de certaines sanctions contre la Syrie, complètent un tableau régional où se mêlent inextricablement continuité stratégique de longue durée — la centralité de l’axe israélo-saoudien dans la diplomatie américaine ne date pas de 2017 — et inflexions propres à la méthode Trump, en particulier la volonté de transformer des relations de sécurité en relations commerciales chiffrées.
11Afrique : la fin de l’aide, le pari du commerce
C’est un dossier qui concerne directement les lecteurs de ce blogue, et qui mérite un traitement débarrassé des simplifications qui circulent trop souvent à son sujet. La fermeture de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) en juillet 2025 a constitué, pour de nombreux pays africains, une rupture brutale dans le financement de programmes sanitaires, éducatifs et humanitaires bâtis sur plusieurs décennies — un fait documenté avec un degré de certitude élevé, dont les effets concrets sur le terrain, en revanche, continuent de faire l’objet d’évaluations contradictoires selon les pays et les secteurs considérés. La doctrine officielle qui l’accompagne, résumée par la formule « le commerce plutôt que l’aide », s’est traduite par la reconduction, en février 2026, de la loi sur la croissance et les opportunités en Afrique (AGOA) jusqu’en décembre de la même année — une reconduction dont la brièveté, six mois à peine renouvelés dans l’urgence, en dit long sur l’instabilité désormais associée à un instrument que les opérateurs économiques africains avaient pourtant appris, depuis 2000, à intégrer dans leurs plans d’investissement de long terme.
Le décret de février 2025 concernant la situation des fermiers afrikaners sud-africains — offrant un statut de réfugié prioritaire à une catégorie de population blanche minoritaire, dans un contexte de tensions bilatérales avec Pretoria sur la loi sud-africaine relative à l’expropriation foncière — illustre une autre dimension de la politique africaine de cette présidence : une lecture sélective des enjeux raciaux et fonciers du continent, qui a suscité des critiques appuyées de gouvernements africains et d’organisations de défense des droits humains, sans que l’on puisse pour autant établir, à ce stade, un lien de cause à effet direct et univoque avec l’évolution ultérieure des relations diplomatiques entre les deux pays, celle-ci demeurant tributaire de multiples autres variables bilatérales.
12Chine : continuité tarifaire, ambiguïté taïwanaise
Sur le dossier chinois, la continuité l’emporte largement sur la rupture, contrairement à une intuition répandue. La coercition tarifaire à l’égard de Pékin ne débute pas en 2025 : elle s’enracine dans la première présidence Trump, se poursuit — sous une forme certes différente, plus ciblée sur les technologies critiques — sous l’administration Biden, avant de reprendre une allure plus large et plus frontale à partir de 2025. La désescalade négociée à Genève en mai 2025 a permis d’éviter l’embargo réciproque le plus dur envisagé par les deux parties, sans pour autant faire disparaître un rapport de force structurellement conflictuel : les importations chinoises vers les États-Unis ont reculé d’environ 29% sur la période récente documentée, un chiffre qui traduit une recomposition réelle des chaînes d’approvisionnement mondiales, non un simple effet d’annonce.
L’ambiguïté stratégique américaine sur Taïwan, elle, demeure — c’est là un constat de continuité et non de rupture — la doctrine officielle héritée de plusieurs décennies. Aucun élément documenté ne permet d’affirmer que cette présidence l’ait fondamentalement modifiée, même si la multiplication des signaux contradictoires, tantôt fermes tantôt conciliants envers Pékin sur ce dossier précis, a alimenté chez les partenaires régionaux — Japon, Corée du Sud, Australie — une inquiétude quant à la prévisibilité de l’engagement de sécurité américain dans le Pacifique, inquiétude qui rejoint, structurellement, celle déjà observée du côté européen sur l’article 5 de l’OTAN.
| Domaine | Nature du changement documenté | Degré de certitude |
|---|---|---|
| Retrait d’organisations internationales | 66 organismes visés par le décret de janvier 2026 (35 hors ONU, 31 liés à l’ONU) | Élevé (fait) / Moyen (portée réelle) |
| OTAN — objectif de dépenses | Engagement à 5% du PIB d’ici 2035 (Sommet de La Haye) | Élevé (annonce) / Faible (attribution exclusive) |
| Commerce Chine-USA | Recul d’environ 29% des importations chinoises | Élevé |
| Tarifs douaniers — base légale IEEPA | Invalidés par la Cour suprême (Learning Resources v. Trump, 6-3, fév. 2026) | Élevé |
| Commerce mondial — régime NPF | Part du commerce sous clause de la nation la plus favorisée en recul (~80% à ~72%) | Moyen |
| Statut international du dollar | Stable, ~58% des réserves officielles mondiales déclarées (Fed, 2025) | Élevé |
| Image des États-Unis à l’étranger | Recul de la confiance dans 19 pays sur 24 sondés (Pew, juin 2025) | Élevé |
| AGOA (Afrique) | Reconduction courte, février-décembre 2026 | Élevé |
13Inde : le partenariat qui refuse la subordination
New Delhi offre un contre-exemple utile à toute lecture qui présenterait les partenaires de Washington comme de simples exécutants de la volonté présidentielle américaine. Sur les achats de pétrole russe, l’Inde a d’abord subi une pression tarifaire additionnelle avant d’obtenir, début 2026, un assouplissement en échange d’ajustements sur d’autres postes commerciaux — une séquence de bras de fer classique, résolue par la négociation plutôt que par la soumission unilatérale d’une des deux parties. L’appartenance de l’Inde au groupe des BRICS, qu’elle continue d’assumer pleinement en parallèle de son partenariat stratégique avec Washington, illustre une autonomie stratégique que ni les pressions tarifaires ni les incitations diplomatiques américaines n’ont fondamentalement entamée. C’est un rappel utile : la puissance de négociation de Washington, si réelle soit-elle, rencontre des limites dès lors que son interlocuteur dispose d’alternatives économiques et diplomatiques crédibles.
14Soixante-six organisations, une architecture multilatérale fragilisée
Le mémorandum présidentiel du 7 janvier 2026 organisant le retrait américain de soixante-six organisations internationales — trente-cinq n’ayant aucun lien avec le système des Nations unies, trente et une y étant rattachées — constitue, à ce jour, l’acte le plus radical et le plus directement imputable au président en matière de désengagement multilatéral. Le retrait de l’Organisation mondiale de la santé, effectif entre le 22 et le 24 janvier 2026, et la nouvelle sortie de l’accord de Paris sur le climat s’inscrivent dans la continuité directe de gestes similaires engagés dès la première présidence, mais leur ampleur cumulée en 2026 dépasse largement ce précédent.
Faut-il pour autant parler d’un effondrement du multilatéralisme ? La prudence s’impose. La paralysie de l’Organe d’appel de l’OMC, on l’a dit, précède Trump de plusieurs années ; et malgré elle, le commerce mondial continue très majoritairement de s’organiser selon le régime de la nation la plus favorisée — sa part a certes reculé, d’environ 80% à environ 72% du commerce mondial sur la période récente documentée, un recul réel mais qui laisse la clause de non-discrimination commerciale encore très largement dominante. Il y a là un paradoxe qu’il serait malhonnête d’ignorer : le retrait institutionnel se conjugue, pour l’instant, avec une résilience relative des flux commerciaux réels — deux courbes qui ne bougent pas nécessairement au même rythme, et dont l’écart mérite d’être suivi avec attention dans les années qui viennent plutôt que tranché prématurément aujourd’hui.
15Dollar, tarifs, fragmentation : ce que montrent réellement les chiffres
Un mot revient sans cesse dans les commentaires sur la politique économique de cette présidence : « fragmentation ». Le mot n’est pas faux, mais il mérite d’être précisé plutôt que brandi. Le rapport de la Réserve fédérale sur le rôle international du dollar, publié en juillet 2025, montre une monnaie américaine qui représentait 58% des réserves de change officielles mondiales déclarées en 2024 — une part quasiment inchangée depuis 2022, ce qui suggère, contrairement à une hypothèse répandue, que les sanctions américaines contre la Russie consécutives à l’invasion de l’Ukraine n’ont pas déclenché de mouvement significatif de désengagement des réserves mondiales hors du dollar. La profondeur et la liquidité des marchés financiers américains, la solidité de l’État de droit et des droits de propriété qui les sous-tendent : ces facteurs structurels, largement antérieurs à la présidence actuelle, continuent d’ancrer une prééminence du dollar que ni les tarifs douaniers ni les tensions commerciales n’ont, à ce stade, sérieusement ébranlée.
Sur la question, obsédante dans le débat public, de savoir « qui paie » réellement les tarifs douaniers, la littérature économique disponible — au-delà même du dossier source de cet article — converge très largement vers une réponse : une part substantielle du coût est absorbée par les importateurs américains puis répercutée, au moins partiellement, sur les consommateurs finaux, et non exclusivement supportée par les pays exportateurs comme le laisse entendre la rhétorique officielle. C’est un point sur lequel la prudence analytique impose de résister à la tentation du chiffre choc et de renvoyer, comme le fait le dossier source, à une évaluation nuancée selon les secteurs et les élasticités de la demande concernée.
16Soft power, universités, frontières : l’image dégradée d’une puissance qui reste centrale
L’enquête Pew Research publiée en juin 2025, conduite auprès de 28 333 personnes dans vingt-quatre pays entre janvier et avril de la même année, documente un recul de l’image favorable des États-Unis dans dix-neuf de ces vingt-quatre pays par rapport à l’année précédente — un recul qui atteint jusqu’à 32 points au Mexique et 28 points en Suède. La confiance médiane accordée à Donald Trump personnellement pour « faire ce qu’il faut » en matière d’affaires mondiales s’établit à 34%, contre 62% exprimant peu ou pas de confiance — avec des écarts géographiques considérables, allant de 79% de confiance au Nigeria à seulement 8% au Mexique. Ces chiffres, robustes méthodologiquement, ne disent en revanche rien, à eux seuls, de l’évolution du poids stratégique et économique réel des États-Unis dans le monde : image dégradée et puissance matérielle ne varient pas nécessairement de concert, et confondre les deux serait une autre forme du même piège méthodologique déjà signalé à plusieurs reprises dans ce dossier.
Sur le terrain universitaire, le bras de fer engagé avec plusieurs grandes universités américaines autour du financement fédéral de la recherche a connu, avec Harvard, un dénouement partiel début septembre 2025, l’administration revenant sur une partie des coupes annoncées après une contestation judiciaire de l’établissement. La proclamation de juin 2025 restreignant l’entrée sur le territoire américain de ressortissants de plusieurs pays a, de son côté, suscité des inquiétudes documentées quant à l’attractivité des États-Unis pour les talents internationaux, étudiants et chercheurs compris — un effet dont l’ampleur exacte, à moyen terme, reste toutefois difficile à établir avec certitude au moment où ces lignes sont écrites.
17Un monde plus dangereux ? Établir les responsabilités sans les diluer
L’opération militaire du 3 janvier 2026 au Venezuela, qui a abouti à la capture de Nicolás Maduro et à l’investiture, deux jours plus tard, de Delcy Rodríguez comme présidente par intérim, illustre à quel point la frontière entre fermeté assumée et usage controversé de la force reste, sous cette présidence, particulièrement poreuse. On touche ici à l’un des points les plus disputés du bilan sécuritaire de la période : affirmer, comme le font certains commentateurs, que « le monde est devenu plus dangereux depuis 2017 » relève d’un jugement global qui mélange, sans les distinguer, des registres de preuve très hétérogènes — statistiques de conflits armés, indices de perception du risque, nombre de traités de désarmement dénoncés, fréquence des interventions militaires directes. Chacun de ces indicateurs mérite d’être examiné séparément avant toute synthèse, et le dossier source, sur ce point précis, se garde précisément de trancher dans un sens univoque, listant les éléments à charge comme à décharge plutôt que de les fondre dans un verdict prématuré.
Confondre corrélation temporelle et causalité directe — un événement survenu « sous Trump » n’est pas nécessairement survenu « à cause de Trump ».
→ Toujours vérifier l’antériorité de la tendance.
Se livrer à un diagnostic psychologique à distance, qui n’apporte aucune valeur explicative vérifiable et détourne de l’analyse des mécanismes institutionnels réels.
→ Décrire les pratiques, pas la psychologie.
Raisonner sans contrefactuel — s’interroger sur ce qui se serait probablement produit sous une autre administration avant d’attribuer un mérite ou une responsabilité exclusifs.
→ Comparer à la trajectoire antérieure, pas à un absolu.
Confondre montant annoncé et montant réellement engagé — un chiffre proclamé lors d’une conférence de presse n’équivaut pas à un flux financier vérifié.
→ Distinguer systématiquement l’annonce de son exécution.
18Après Trump : quatre trajectoires, aucune certitude
Que restera-t-il de cette période une fois la présidence achevée ? Le dossier source, avec une prudence qui l’honore, se refuse à tout pronostic électoral et se contente d’esquisser quatre scénarios strictement conditionnels, qu’il convient de présenter comme tels — des hypothèses de travail, non des prédictions. Un premier scénario envisage une réparation partielle des ruptures institutionnelles, par un retour progressif des États-Unis dans certaines organisations quittées et un réinvestissement diplomatique classique. Un deuxième scénario, sans doute le plus probable au regard de la littérature disponible sur la path dependency institutionnelle, prévoit une continuité substantielle des orientations engagées — méfiance envers le multilatéralisme, centralité du bilatéral transactionnel —, mais conduite avec des méthodes plus prévisibles. Un troisième scénario, plus pessimiste, anticipe une intensification de la politique de puissance, avec une multiplication des rapports de force bilatéraux au détriment des cadres collectifs. Un quatrième, enfin, mise sur l’émergence de coalitions à géométrie variable entre puissances moyennes — Union européenne, Inde, pays africains organisés collectivement — cherchant à combler, chacune à leur échelle, le vide laissé par le désengagement américain de certains dossiers multilatéraux.
19Conclusion : une responsabilité graduée, pas un verdict unique
Au terme de ce parcours à travers quinze dossiers sur trois continents, une conclusion s’impose avec une netteté suffisante pour être formulée sans trembler : il n’existe pas de réponse unique à la question « Trump a-t-il rompu l’ordre international ? » — il existe une mosaïque de réponses graduées, domaine par domaine, dont la juxtaposition brute produirait davantage de confusion que de clarté. Sur le retrait institutionnel multilatéral, la responsabilité présidentielle directe est établie avec un degré de certitude élevé. Sur la fragilisation des alliances occidentales, elle se conjugue étroitement à des dynamiques antérieures et à des choix autonomes des partenaires eux-mêmes. Sur la résilience du commerce mondial et du statut du dollar, les faits contredisent partiellement le récit d’un effondrement systémique généralisé. Et sur le fonctionnement interne de la démocratie américaine, la coexistence de tensions institutionnelles réelles et de contre-pouvoirs toujours actifs — dont la décision de la Cour suprême de février 2026 sur les tarifs douaniers offre une illustration concrète et récente — interdit tout verdict binaire.
Ce que ce travail de compilation donne à voir, en définitive, ce n’est pas tant « l’homme qui a cassé le monde » que la rencontre, à un moment précis de l’histoire, entre une méthode présidentielle inédite par son degré d’assumption et un système international dont les fragilités structurelles — sous-investissement militaire européen, paralysie de l’OMC, tensions sino-américaines de longue durée — préexistaient largement à son arrivée. Comprendre cette rencontre, sans la simplifier dans un sens ni dans l’autre, est sans doute la meilleure boussole disponible pour anticiper ce qui vient — pour l’Afrique comme pour le reste du monde.
Quatre principes pour lire la période sans se tromper de grille
Sources et références
- Federal Reserve Board, The International Role of the U.S. Dollar – 2025 Edition, juillet 2025. federalreserve.gov
- Pew Research Center, U.S. Image Declines in Many Nations Amid Low Confidence in Trump, 11 juin 2025. pewresearch.org
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- NATO, The Hague Summit Declaration, texte officiel, 2025. nato.int
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