Nous ne sommes pas seulement dans une phase de « retour de la guerre » ; nous sommes dans une phase de normalisation politique, budgétaire, industrielle et médiatique de la préparation à la guerre. Ce n’est pas exactement la même chose. La première relève d’un constat stratégique : l’ordre international est plus conflictuel. La seconde relève d’un basculement culturel : la guerre cesse d’être pensée comme l’échec ultime de la politique pour redevenir un horizon plausible de l’action publique.

L’analyse doit éviter deux contresens.

Premier contresens à éviter

Le pacifisme naïf : l’Europe ne peut pas ignorer l’agression russe contre l’Ukraine, ni la brutalisation des rapports de puissance, ni les incertitudes liées à l’engagement américain.

Second contresens à éviter

Le militarisme réflexe : augmenter les budgets militaires ne constitue pas, en soi, une stratégie de paix. Une politique de sécurité sérieuse devrait combiner dissuasion, résilience économique, autonomie industrielle, diplomatie active, maîtrise des armements, reconstruction du multilatéralisme et prévention des crises.

L’effort militaire est chiffré, programmé, financé ; l’effort diplomatique, lui, apparaît fragmenté, réactif et souvent subordonné aux logiques de bloc.

Le monde est entré dans une phase de conflictualité systémique

Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, la guerre de haute intensité est redevenue une réalité européenne. Ce retour a détruit plusieurs illusions : l’illusion selon laquelle l’interdépendance économique empêcherait les guerres majeures ; l’illusion selon laquelle la supériorité technologique rendrait obsolètes les conflits d’attrition ; l’illusion selon laquelle l’Europe pourrait durablement déléguer sa sécurité aux États-Unis tout en conservant une autonomie politique.

La guerre en Ukraine a également rappelé une leçon ancienne : une guerre commence rarement avec une vision claire de sa durée, de son coût humain, de son coût matériel et de ses effets politiques. Beaucoup imaginaient une guerre courte ; elle s’est installée dans l’attrition, les tranchées, les drones, l’artillerie, les pertes massives, les destructions d’infrastructures et la mobilisation industrielle. La modernité technologique n’a pas supprimé la guerre industrielle ; elle l’a hybridée.

Mais l’Ukraine n’est pas un cas isolé. Le système international connaît une accumulation de foyers de tension : confrontation Russie-Occident, rivalité sino-américaine, tensions autour de Taïwan, militarisation de l’Indo-Pacifique, conflits au Moyen-Orient, guerre au Soudan, insécurité sahélienne, instabilité en mer Rouge, prolifération balistique, risques nucléaires, fragmentation commerciale et crise du multilatéralisme. Le Munich Security Report 2025 décrit ce mouvement comme une « multipolarisation », c’est-à-dire un monde où davantage d’acteurs contestent les règles, les hiérarchies et les zones d’influence existantes.

Ce contexte crée un effet cumulatif dangereux : chaque puissance justifie son propre réarmement par le réarmement des autres. La Russie invoque l’encerclement occidental ; l’Europe invoque la menace russe ; les États-Unis invoquent la Chine ; la Chine invoque la pression américaine ; les puissances régionales invoquent leur environnement immédiat. Ainsi naît une boucle stratégique classique : chaque acteur dit se défendre, mais l’ensemble du système devient plus offensif, plus instable et plus difficile à désamorcer.

Le réarmement mondial n’est plus marginal : il est massif, assumé et durable

2 887 Mds$ Dépenses militaires mondiales (SIPRI, 2025)
864 Mds$ Dépenses militaires européennes — record historique (2025)
+100 Mds$ Dépenses nucléaires des 9 États dotés — 190 151$/minute (2024)

Les chiffres confirment le basculement. Selon le SIPRI, les dépenses militaires mondiales ont atteint 2 887 milliards de dollars en 2025, en hausse réelle de 2,9 % par rapport à 2024. L’Europe représente l’une des zones de plus forte accélération : les dépenses militaires européennes ont atteint 864 milliards de dollars en 2025, soit une hausse de 14 % sur un an et le niveau européen le plus élevé jamais enregistré par le SIPRI.

L’IISS donne une estimation légèrement différente, mais confirme la même tendance : les dépenses mondiales de défense auraient atteint 2 630 milliards de dollars en 2025 contre 2 480 milliards en 2024, soit une croissance réelle de 2,5 %. L’IISS relève aussi que l’Europe représente désormais plus de 21 % du total mondial contre 17 % en 2022, ce qui traduit un déplacement rapide de l’effort budgétaire vers le théâtre européen.

Ce mouvement ne se limite pas aux dépenses conventionnelles. Les dépenses nucléaires augmentent également. L’ICAN estime que les neuf États dotés d’armes nucléaires ont dépensé plus de 100 milliards de dollars en 2024 pour leurs arsenaux nucléaires, soit environ 190 151 dollars par minute, avec une hausse de 11 % sur un an. Les États-Unis demeurent de très loin le premier financeur de ces dépenses nucléaires, suivis par la Chine et le Royaume-Uni.

Le phénomène est donc profond. Il ne s’agit pas d’une simple correction budgétaire après des années de sous-investissement. Il s’agit d’un nouveau cycle de militarisation, avec trois dimensions : reconstitution des stocks, modernisation technologique et préparation industrielle à des conflits longs.

L’Europe bascule d’une logique de dividendes de la paix vers une économie de préparation militaire

Pendant trente ans, une grande partie de l’Europe a vécu sur les « dividendes de la paix » issus de la fin de la guerre froide : réduction des armées, baisse relative des budgets de défense, externalisation de certaines capacités, dépendance assumée envers l’OTAN, priorité donnée à l’État social, au marché unique, à l’élargissement et à la monnaie. Ce modèle est désormais remis en cause.

L’OTAN a franchi un cap politique majeur lors du sommet de La Haye de juin 2025 : les Alliés se sont engagés à consacrer 5 % de leur PIB par an aux dépenses de défense et de sécurité liées à la défense d’ici 2035, dont au moins 3,5 % du PIB pour les besoins militaires essentiels selon la définition OTAN.

L’Union européenne suit la même logique. Le plan ReArm Europe / Readiness 2030 vise à mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros pour renforcer l’effort de défense européen. La Commission européenne a présenté ce plan comme un moyen de donner davantage de flexibilité budgétaire aux États membres, d’accélérer les achats conjoints, de développer l’industrie européenne de défense et de réduire certaines dépendances critiques.

Le Livre blanc européen pour la défense — Readiness 2030 identifie plusieurs priorités capacitaires : défense aérienne et antimissile, systèmes d’artillerie, missiles de précision longue portée, drones, mobilité militaire, capacités cyber, espace, renseignement, munitions, protection des infrastructures critiques et montée en puissance industrielle.

Le problème n’est pas que ces priorités soient absurdes. Beaucoup sont militairement cohérentes au regard de la guerre en Ukraine. Le problème est qu’elles transforment progressivement les arbitrages publics. Quand des centaines de milliards sont fléchés vers la défense, les finances publiques ne sont pas neutres : la dette, les prélèvements, les coupes budgétaires ou les reports d’investissement social deviennent des variables d’ajustement.

Le FMI souligne d’ailleurs qu’un renforcement militaire peut soutenir l’activité à court terme, mais qu’il accroît les déficits, la dette publique et les tensions inflationnistes ; les « booms » de guerre sont encore plus coûteux, avec une hausse significative de l’endettement et une baisse des dépenses sociales.

Le retour de Trump accentue l’insécurité stratégique européenne

La seconde présidence Trump a renforcé une inquiétude européenne déjà ancienne : la garantie américaine n’est plus politiquement inconditionnelle. Depuis plusieurs années, les États-Unis demandent aux Européens de prendre une part beaucoup plus importante au financement de leur défense. Mais avec Donald Trump, cette demande prend une forme plus transactionnelle, parfois brutale : protection contre contribution ; alliance contre alignement ; sécurité contre loyauté politique.

Plusieurs analyses récentes soulignent que les Européens réévaluent leur dépendance à l’égard des États-Unis face aux menaces ou signaux de désengagement américain de l’OTAN. Les débats portent notamment sur la capacité de l’Europe à compenser une réduction du rôle américain, y compris dans les domaines critiques : renseignement, défense antimissile, commandement, ravitaillement, transport stratégique, technologie militaire et dissuasion nucléaire.

C’est un point essentiel : l’Europe ne réarme pas seulement à cause de la Russie. Elle réarme aussi parce qu’elle découvre que son assurance-vie stratégique — les États-Unis — peut devenir incertaine. Autrement dit, la guerre en Ukraine a révélé la menace extérieure ; Trump révèle la fragilité du protecteur.

Cela produit un effet paradoxal. Plus les États-Unis deviennent imprévisibles, plus l’Europe parle d’autonomie stratégique. Mais plus l’urgence augmente, plus l’Europe reste dépendante des capacités américaines existantes. L’autonomie stratégique est donc proclamée politiquement avant d’être réalisée industriellement, technologiquement et militairement.

Les principales sources de tension internationale

La situation actuelle est dangereuse parce qu’elle juxtapose plusieurs crises de nature différente. Certaines sont territoriales, d’autres idéologiques, d’autres économiques, d’autres technologiques. Leur combinaison rend le système international plus inflammable.

Zone ou dossier Nature de la tension Risque principal
Ukraine / Russie / OTAN Guerre territoriale, confrontation stratégique, sécurité européenne Escalade horizontale, épuisement économique, gel conflictuel
États-Unis / Chine Rivalité hégémonique, technologie, commerce, Indo-Pacifique Crise autour de Taïwan, découplage économique, course navale et technologique
Moyen-Orient Israël-Palestine, Iran, Liban, Syrie, mer Rouge, Golfe Extension régionale, choc énergétique, blocage maritime
Sahel Effondrement sécuritaire, jihadisme, coups d’État, compétition d’influence Désagrégation étatique, extension vers les pays côtiers, crise migratoire
Soudan Guerre civile, fragmentation militaire, crise humanitaire Effondrement durable, régionalisation du conflit
Arctique / routes maritimes Ressources, routes stratégiques, militarisation Frictions entre puissances riveraines
Cyberespace / IA / espace Infrastructures critiques, renseignement, sabotage Attaques hybrides sous le seuil de la guerre déclarée
Nucléaire Modernisation des arsenaux, affaiblissement des traités Erreur de calcul, intimidation nucléaire, prolifération

Une crise globale aux coûts humains immenses

L’Ukraine reste le foyer central pour l’Europe, mais la crise est mondiale. Les conflits du Moyen-Orient perturbent les routes commerciales et énergétiques ; le Soudan est devenu l’une des plus grandes crises de déplacement au monde ; les tensions en Asie poussent Japon, Corée du Sud, Australie, Inde et pays d’Asie du Sud-Est à renforcer leurs capacités ; la rivalité sino-américaine structure de plus en plus l’économie mondiale.

Le coût humain est déjà immense. Le HCR estimait à 123,2 millions le nombre de personnes déplacées de force à la fin de 2024 en raison des persécutions, conflits, violences, violations des droits humains ou événements perturbant gravement l’ordre public. Le Soudan est mentionné comme l’une des plus grandes crises de déplacement, aux côtés notamment de la Syrie, de l’Afghanistan et de l’Ukraine.

ACLED a recensé plus de 204 000 événements conflictuels entre décembre 2024 et novembre 2025, avec plus de 240 000 morts estimés de manière conservatrice. Ces données montrent que le monde n’est pas seulement traversé par quelques crises spectaculaires ; il est travaillé par une conflictualité dense, diffuse et persistante.

Les moyens consacrés à la guerre sont considérables ; ceux consacrés à la paix sont politiquement moins visibles

Le contraste est frappant. Les dépenses militaires sont précises : 2 887 milliards de dollars selon le SIPRI en 2025 ; 864 milliards de dollars pour l’Europe ; 800 milliards d’euros mobilisables dans le plan européen ; objectif OTAN de 5 % du PIB ; plus de 100 milliards de dollars pour les arsenaux nucléaires en 2024.

En face, l’effort diplomatique est plus difficile à identifier. Il existe, bien sûr : négociations, sanctions, médiations, conférences, initiatives onusiennes, canaux discrets, échanges de prisonniers, sécurité alimentaire, corridors humanitaires. Mais il ne dispose pas du même affichage politique, du même volume financier, ni de la même lisibilité stratégique.

Cela crée un problème démocratique. Les opinions publiques voient les chars, les missiles, les budgets, les annonces industrielles, les déclarations martiales. Elles voient beaucoup moins les architectures de désescalade, les propositions de sécurité collective, les dispositifs de contrôle des armements, les initiatives de paix crédibles ou les scénarios de sortie de crise.

Or, l’histoire européenne enseigne que la diplomatie doit être engagée avant que les positions ne deviennent irréversibles. En 1914, les alliances, les mobilisations et les ultimatums ont réduit l’espace du compromis. En 1939, l’aveuglement face à l’expansionnisme nazi a montré l’autre danger : croire qu’une puissance révisionniste peut être indéfiniment apaisée par des concessions. La leçon n’est donc ni « négocier à tout prix », ni « se battre par principe ». La vraie leçon est plus difficile : il faut construire une stratégie où la dissuasion rend l’agression coûteuse, tandis que la diplomatie maintient une porte de sortie politiquement utilisable.

Le risque européen : une militarisation sans doctrine politique claire

Le réarmement européen peut se justifier militairement. Mais il devient problématique s’il n’est pas relié à une doctrine politique claire.

Réarmer pour quoi faire ?

  • Dissuader la Russie ?
  • Défendre l’Ukraine jusqu’à quel objectif ?
  • Préparer une Europe autonome ?
  • Rééquilibrer l’OTAN ?
  • Compenser un retrait américain ?
  • Protéger les frontières ?
  • Défendre les infrastructures ?
  • Produire une base industrielle indépendante ?

Toutes ces réponses sont possibles, mais elles ne sont pas identiques. Aujourd’hui, l’Europe semble poursuivre simultanément plusieurs objectifs :

Objectif affiché Difficulté stratégique
Soutenir l’Ukraine Définir les conditions politiques d’une paix acceptable sans légitimer l’agression
Dissuader la Russie Éviter que la dissuasion ne devienne une escalade permanente
Réduire la dépendance aux États-Unis Construire des capacités européennes réelles, pas seulement des annonces
Relancer l’industrie de défense Éviter la captation budgétaire par quelques grands groupes sans efficacité opérationnelle
Protéger les sociétés européennes Ne pas sacrifier l’État social au nom d’une sécurité exclusivement militaire
Renforcer l’OTAN Préserver une marge d’autonomie politique européenne

L’un des grands risques est la confusion entre dépenses et puissance. Dépenser davantage ne suffit pas. Il faut produire mieux, standardiser davantage, acheter en commun, réduire les doublons nationaux, sécuriser les chaînes d’approvisionnement, investir dans les munitions, les drones, la défense sol-air, la cybersécurité, le renseignement, la maintenance et la formation. À défaut, l’Europe pourrait dépenser massivement sans obtenir une capacité stratégique proportionnelle.

L’autre risque est politique : une Europe qui augmente ses budgets militaires tout en comprimant ses dépenses sociales peut nourrir la défiance démocratique. Les citoyens accepteront difficilement des sacrifices budgétaires s’ils ont le sentiment que les choix sont décidés par une mécanique d’urgence, sans débat sur les finalités, les coûts, les risques et les scénarios de sortie.

La guerre moderne absorbe les ressources économiques et transforme les sociétés

La guerre ne détruit pas seulement des vies et des infrastructures ; elle réoriente les économies. Elle modifie les priorités industrielles, les circuits budgétaires, les politiques de recherche, l’organisation logistique, les marchés financiers et les discours politiques. Une économie de guerre, même partielle, crée ses propres bénéficiaires, ses intérêts constitués et ses inerties.

Les grands gagnants sont relativement identifiables : industriels de défense, producteurs de munitions, fabricants de drones, entreprises de cybersécurité, secteurs spatiaux, fournisseurs d’énergie stratégique, sociétés de renseignement, opérateurs logistiques, banques finançant les grands programmes. Cela ne signifie pas que ces acteurs sont illégitimes. Une défense crédible nécessite une industrie. Mais cela signifie qu’une fois la dynamique engagée, elle peut créer un complexe politico-industriel favorable à la prolongation de la logique de confrontation.

Le coût d’opportunité est considérable. Chaque milliard engagé dans l’armement est un milliard qui n’est pas engagé ailleurs, sauf à augmenter la dette ou la fiscalité. Les arbitrages se feront contre la santé, l’école, la transition énergétique, la politique familiale, la lutte contre la pauvreté, la recherche civile, les infrastructures ou l’aide au développement. La Banque mondiale souligne que l’économie mondiale fait déjà face à des vents contraires liés aux tensions commerciales, à l’incertitude politique et à la difficulté des pays émergents à créer suffisamment d’emplois et à réduire l’extrême pauvreté.

C’est ici que la remarque sur le « social et le bien-être des hommes » prend toute sa portée. Le réarmement peut être nécessaire dans un environnement dangereux ; mais il devient moralement et politiquement problématique s’il se substitue à toute réflexion sur la sécurité humaine. Une société peut être militairement plus protégée tout en devenant socialement plus fragile. Or une société socialement fracturée est aussi une société stratégiquement vulnérable.

L’oubli européen de la guerre : non pas un oubli historique, mais un refoulement politique

L’Europe n’a pas totalement oublié les deux guerres mondiales. Elle les commémore abondamment. Mais elle les commémore parfois comme des événements clos, presque patrimoniaux, et non comme des avertissements politiques actifs. La mémoire devient cérémonielle plutôt qu’opérationnelle.

La Première Guerre mondiale avait montré l’engrenage : alliances rigides, nationalismes, croyance dans une guerre courte, mobilisation industrielle, incapacité à arrêter la machine une fois lancée. La Seconde Guerre mondiale avait montré l’autre extrême : l’échec de la sécurité collective, la sous-estimation d’un régime expansionniste, l’illusion que les concessions territoriales suffiraient à éviter l’affrontement.

La situation actuelle n’est ni 1914 ni 1939. Les analogies historiques sont utiles comme avertissements, mais dangereuses comme automatismes. La Russie de Poutine n’est pas l’Allemagne nazie ; l’OTAN n’est pas l’Entente de 1914 ; l’Union européenne n’est pas la Société des Nations ; l’arme nucléaire change profondément la nature de l’escalade. Mais une constante demeure : les guerres majeures naissent souvent d’un mélange d’intérêts rationnels, de perceptions fausses, de fiertés nationales, d’erreurs de calcul, d’alliances contraignantes, de propagande et d’absence de sortie honorable.

On sait toujours comment commencer une guerre, mais aucune certitude quant à sa durée et ses conséquences. La guerre est un instrument politique qui échappe facilement à ceux qui prétendent l’utiliser.

Pourquoi les initiatives de paix semblent faibles ou inaudibles

Il existe plusieurs raisons.

Premièrement, les objectifs des parties sont incompatibles. L’Ukraine refuse légitimement de valider l’annexion de ses territoires. La Russie cherche à convertir des gains militaires en gains politiques. Les Européens veulent empêcher la victoire russe, mais ne veulent pas entrer directement en guerre. Les États-Unis oscillent entre soutien, lassitude stratégique et priorités asiatiques. Cette incompatibilité rend toute médiation extrêmement difficile.

Deuxièmement, la diplomatie est politiquement suspecte. Dans beaucoup de débats publics, appeler à la négociation est immédiatement assimilé soit à de la naïveté, soit à une complaisance envers l’agresseur. À l’inverse, parler uniquement de victoire peut devenir une posture morale sans chemin opérationnel crédible. Le débat public s’enferme alors entre deux caricatures : les « bellicistes » et les « capitulards ».

Troisièmement, les institutions multilatérales sont affaiblies. Le Conseil de sécurité de l’ONU est paralysé dès qu’un membre permanent ou son allié direct est impliqué. Les traités de contrôle des armements se sont érodés. La confiance entre grandes puissances est faible. Les puissances moyennes tentent des médiations, mais elles sont souvent soupçonnées d’arrière-pensées.

Quatrièmement, la guerre informationnelle radicalise les opinions. Les réseaux sociaux, chaînes d’information, médias partisans et opérations d’influence réduisent l’espace de nuance. La diplomatie exige du secret, des compromis et du temps ; l’espace médiatique exige des slogans, des coupables et de l’immédiateté.

Cinquièmement, certains acteurs peuvent penser que le temps travaille pour eux. Dans une guerre d’attrition, chaque camp peut croire que l’autre s’épuisera avant lui. Cette logique prolonge les conflits.

Ce qu’une stratégie de paix réaliste devrait contenir

Une initiative de paix sérieuse ne peut pas être une simple exhortation morale. Elle doit intégrer le rapport de force. Elle doit aussi reconnaître que la paix n’est pas seulement la cessation des tirs ; c’est un arrangement politique, sécuritaire, économique et juridique susceptible de durer.